Loi sur la prostitution…

Il y a peu, un projet de loi a été discuté par le gouvernement français (NOTE A POSTERIORI : cette loi est maintenant effective).

En gros, le principe de cette loi est de pénaliser les clients des prostituées (en les forçant à faire un stage de sensibilisation, ou en leur mettant une amende)…

Pour comprendre cette loi, on va déjà se demander à quoi elle sert : officiellement, le but est de protéger les prostituées et d’améliorer la condition féminine… La majorité des travailleurs du sexe est composée de femmes, et cette loi cherche d’abord, officiellement, à les protéger, elles (d’ailleurs, l’une des portes paroles les plus médiatiques de cette proposition est la ministre actuelle du droit des femmes, et affiche clairement sa position anti-prostitution).

Je vous renvoie au résumé sur wikipédia, qui est assez détaillé, si vous voulez en apprendre plus sur les motivations liées à cette proposition de loi et sur son évolution.

Pourquoi cet article ?

En surface, les motivations sont claires et louables : on va protéger les femmes et améliorer la condition féminine… Mais les moyens utilisés me font vraiment penser que le but avoué est de supprimer la prostitution pour des raisons morales… et ça, ça me gène profondément…

Cela me gène, parce que les arguments anti-prostitution ne tiennent en général pas la route 5 minutes, et je vais en lister une grande partie ici… L’article que j’écris se prononce donc contre une interdiction de la prostitution, et c’est tout : les raisons que j’invoque sont tout simplement un minimum de respect des libertés individuelles, et un peu de rigueur intellectuelle face à des arguments anti-prostitutions que je trouve biaisés…

Je pense qu’il peut exister des formes de sociétés sans prostitution, mais je ne considérerai pas cela comme un bien ou un mal… Factuellement, la prostitution fait partie de notre société, parce qu’ici et maintenant, ce type d’interaction entre humains remplit un besoin chez ceux qui y ont recours comme chez ceux qui la proposent

Vous ne trouverez donc pas, sur ce billet, d’argument pro-prostitution tel que « ça a toujours existé » (comme si c’était légitimant) ou « c’est un rempart contre le viol » (soit dit en passant… ça voudrait dire que tout client qui va voir une prostituée par frustration est nécessairement un violeur en puissance, mon dieu, non non, je n’utiliserai pas ces arguments)…

Bref, rentrons dans le vif du sujet…

 La prostitution, c’est du viol ! (sic)

Le premier, et le plus important des arguments abolitionnistes envers la prostitution, c’est qu’une prostituée n’est jamais consentante…

Souvent, on lit des manifestes anti-prostitution qui récupèrent des études sur le viol, en considérant que, de base, une prostituée est toujours violée. Je trouve la récupération malhonnête, et dès maintenant, pour la totalité de cet article, il va être bon de rappeler dès maintenant qu’il y a une différence nette entre :

  • la prostitution forcée, d’une part, qui arrive, par exemple, lorsque des humains décident de forcer un autre humain à se prostituer, en menaçant de représailles, ou en ayant recours à tout un tas d’autres moyen de coercition… A titre personnel, ce phénomène me touche et m’attriste profondément, et la lutte contre l’esclavage est une cause à laquelle je consacre de l’énergie. Il y a de la prostitution forcée en France, dans certaines cités, ou dans d’autres coins où les personnes qui se prostituent n’ont pour de vrai pas le choix.
  • la prostitution consentie, d’autre part, quand un humain décide de se prostituer pour raison X ou Y (très majoritairement pour des raisons financières, à l’heure actuelle)

Ce qui signifie donc qu’à partir de maintenant, quand je parlerai de prostitution, je ne parlerai que de sa forme consentie : je ne trouve pas logique de lutter contre toute la prostitution en voulant lutter contre la prostitution forcée, ça n’a aucun sens… Ce serait comme lutter contre le travail à l’usine sous prétexte que dans certains pays, des enfants y sont forcés, ou condamner le travail dans le bâtiment parce que ce secteur engage notoirement des sans-papiers sous payés et exploités…

Cet argument me choque… Car enfin, cela veut dire que toutes les femmes qui ont choisi leur situation sont considérées comme incapables de discernement ou incapables de consentement éclairé, et c’est in fine une négation du droit à faire ses propres choix de vie.

Non, une prostituée n’est pas toujours contrainte par la force à faire ce métier, il y en a même plein qui s’opposent à ce projet de loi et qui en ont marre d’être considérées comme incapables de gérer leur propre vie, et qui aimeraient bien que le gouvernement se mêle de ce qui le regarde, ou a défaut, leur garantisse des droits. De même, un tas de féministes se prononcent contre la pénalisation des clients (dans la même veine, j’ai bien aimé les propos de Françoise Gil, pleins de nuances et d’empathie envers les clients et les prostitués, et avec hauteur de vue quant aux chiffres et aux sources… s’il y a vraiment des liens à lire en priorité, parmi ceux que je mets dans cet article, c’est un de ceux là)

J’ai un gros pincement au cœur quand je lis des gens qui projettent leurs propres peurs sur une prostituée qui aurait choisi ce métier en son âme et conscience : elle sera forcément apeurée à l’idée des représailles, ou psychologiquement perturbée (on y reviendra), ou inconsciente, mais en tout cas, elle n’aura pas vraiment choisi… je trouve ça personnellement triste qu’on se permette de penser à la place de quelqu’un… En plus, non contente d’être présomptueuse, cette assertion selon laquelle une prostituée n’est jamais consentante a l’avantage d’être auto-validante : quand on creuse, c’est souvent par manque d’argument contre la prostitution qu’est commis ce biais de raisonnement (pour les amateurs de rhétorique, c’est une variante du sophisme de l’homme de paille, et hélas, on le voit souvent : dans cet article, ou dans celui-là ou enfin dans cette vidéo)

Bref, prétendre que toute femme qui se prostitue est ipso facto contrainte (et donc violée), c’est juste du déni de réalité… C’est d’ailleurs un peu ce que je reprocherais à cet article que j’avais lu sur Slate, par exemple : il raisonne de manière rationnelle et logique, mais sur la base de présupposés qui sont faux (en gros, l’article est basé sur la croyance qu’une femme vit forcément mal son métier, est forcément dépourvue d’autre choix, et est forcément soumise à de la violence… et que, donc, sous prétexte que certaines voient leur liberté bafouée dans ce cadre, il faut supprimer le cadre entier).

De même, un autre article de chez Slate me choque par l’amalgame entre viol et sexe tarifé, d’une part à cause du manque de rigueur, mais d’autre part, parce que l’amende proposée pour le client est franchement peu élevée si on cherche à pénaliser un viol : si c’était du viol, y’aurait de quoi être perplexe, car cette loi reviendrait à dire que si on se fait prendre en violant quelqu’un, on s’en sortira avec 1500 euros d’amende et un stage à faire…

pour finir, un article, à propos de féministes se prononçant contre l’abolition ET la pénalisation du client :
http://www.slate.fr/tribune/60175/abolition-prostitution-feminisme

Oui, mais le sexe est à part dans la vie d’un humain

Quant on écoute parler des prostituées, on se rend compte qu’il existe de nombreuses façons de vivre ce métier : il y en a qui sont tellement connectées à leur corps qu’à la moindre montée de plaisir, elles peuvent se laisser aller et apprécier l’acte sexuel avec leur client. Certaines peuvent jouir mais ne veulent pas, car elles seraient fatiguées ensuite et auraient envie de faire une grosse sieste, et il y en a aussi qui vivent très bien le fait, quand le client est à leur goût, d’y prendre du plaisir (quitte à rester plus longtemps que le temps qu’il a payé)…

Il y a aussi, bien sûr, une gigantesque part d’entre elles qui ne font ça ni par passion pour les relations humaines, ni par goût pour le sexe, mais pour l’argent… Certains concèdent parfois qu’une prostituée choisit son métier, mais  soutiennent elle est violée parce qu’elle ne désire pas son client… Là encore, il y a une nette différence entre un viol sous la contrainte, et un rapport sexuel auquel on s’adonne sans être particulièrement excité, ou même en prenant sur soi…

Et attention à mes mots à l’instant T : quand je parle de « prendre sur soi », je veux dire « prendre sur soi » dans le même état d’esprit que lorsqu’on prend sur soi en allant travailler le matin dans un boulot qu’on n’aime pas : on ferait probablement autre chose si l’argent que cela nous rapporte ne pesait pas dans la balance, mais ici et maintenant, on le fait (on peut aussi prendre sur soi pour un tas d’autres raisons qu’un gain financier, d’ailleurs…)

Il y a des degrés de liberté intérieure dans la prise de décision, et clairement, une personne qui prend sur elle pour de l’argent en sachant qu’elle aurait pu faire autre chose est plus libre qu’une personne qui prend sur elle en croyant qu’elle ne peut pas faire autrement (que ce soit dans le cadre de la sexualité privée, quand un humain croit qu’il est obligé de satisfaire la personne qui partage sa vie ; mais également dans les relations amicales, ou au travail, ou dans n’importe quel contexte…)

Assurément, tous les consentements ne se valent pas, et un consentement est moins libre, si on n’écoute pas toutes les parties de sa psyché quand on consent en prenant sur soi. Néanmoins, à part la personne elle-même, il est difficile d’estimer le degré de lucidité d’une personne qui consent à pratiquer telle ou telle activité (il y a des moyens de voir, au non verbal, à la discussion, ou autrement, si la personne est réellement consentante, ou si elle ignore une de ses objections, mais pas toujours, et c’est tellement complexe qu’une loi ne pourra pas régler le problème : ça relève d’un cheminement intérieur, d’un travail sur soi…).

Dans le cadre de la prostitution, donc, il y a des femmes qui sont totalement consentantes, dans le sens où elles écoutent la partie d’elle-même qui ferait bien un autre métier, et en même temps écoutent la partie d’elle-même qui y voit une opportunité financière

Psychologiquement, la manière dont on le vit joue beaucoup, et ce n’est pas parce qu’on n’est pas excité qu’on le vit mal… Je trouve étonnant, d’ailleurs, de résumer l’activité « prostitution » en une seule case : j’ai eu l’occasion d’être enseignant en self-défense pour des travailleurs du sexes, et j’ai eu l’occasion d’en côtoyer plein en manifestations, en dialogue, et j’en ai même eu comme patientes en psychothérapie, et j’ai pu constater qu’il y a une variété sociologique gigantesque. On trouve de prostituées professionnelles à 35 heures par semaine, quatre semaines par an (vacances le reste du temps), des maîtresses SM, des prostituées occasionnelles avec un autre travail à côté, des prostituées qui ne veulent bosser que 7 ou 8 heures par mois et qui, le reste du temps, ne font rien. On trouve aussi des nigérianes ou des chinoises qui ne parlent pas la langue et qui disent elles-mêmes qu’elles ne pourraient pas bosser dans un job à 35 heures au smic (soit par difficulté à s’adapter, soit parce qu’on ne les engagerait pas). On trouve des gens qui exercent dans la rue, d’autres sur internet. On trouve des gens qui ont soixante ans, comme on en trouve qui ont 20 ans, et on voit des gens issus de plein de milieux différents.

Manifestement, certaines étaient plus à l’aise que d’autres avec leur métier, mais je retiens que là encore, nombre d’entre elles n’étaient pas en dissonance cognitive en faisant leur métier (ce qui n’empêche pas, cela dit, d’avoir envie de faire autre chose si on peut: on peut être serein dans une activité sans pour autant y trouver du sens pour sa vie personnelle, et on peut ne pas aimer son métier et le faire)…

Pour ma part, il m’est arrivé de tenter l’expérience et de me prostituer, un jour où la proposition m’a été faite (je n’y aurais pas pensé spontanément, mais puisque l’occasion s’est présentée, je me suis dit « pourquoi pas », et ça m’a permis d’explorer cet aspect là aussi). J’ai même répété l’expérience, puisque c’était proposé et j’ai été tout à fait dans le cas pointé par cet argument : je n’étais pas particulièrement excité sexuellement et n’avais aucun désir à l’instant T… Pour autant, j’étais heureux de l’interaction qui avait lieu, et j’étais content de voir la personne en face prendre son plaisir, et franchement j’étais ravi de me faire payer pour ça… Alors ouais, je ferais pas ça tous les jours, parce que ça ne me passionne pas autant que mon vrai métier, mais si j’avais un souci financier, je préférerais faire ça ponctuellement plutôt que de bosser dans un fast-food ou comme agent de sécurité, et de très loin (on va y revenir).

Tout ça pour dire que je trouve assez choquant qu’on puisse utiliser cet argument alors même que sont nombreux les contre-exemples de gens, hommes ou femmes (ou entre les deux), occasionnels ou professionnels, qui ne vivent pas mal ce métier… Le fait est que c’est un métier difficile, et probablement pas fait pour tout le monde : comme le porno, l’enseignement au lycée, la chirurgie d’urgence, la fonction d’agent de police, la psychothérapie, la thanatopraxie, ou la boxe professionnelle… Et je dis ça très sérieusement : j’ai connu des légionnaires qui avaient du sang sur les mains, qui avaient connu le champ de bataille, et qui disaient qu’ils n’auraient jamais supporté la pression d’enseigner à des enfants ou de travailler sur un plateau de télévision…

Quand je cite ces exemples, on me dit que « ce n’est pas pareil », comme s’il y avait une échelle de valeurs dans la liste des expériences de vie qu’on doit être capable de vivre sereinement si on veut faire tel ou tel métier sans s’aliéner. Or, le sexe pour de l’argent n’est pas objectivement plus difficile à vivre que le fait de tirer sur un être humain pour protéger des civils, suturer une artère avec le risque de tuer un patient si on fait une erreur médicale, prendre des coups de poing sur un ring, nettoyer les morceaux de cadavre en urgence quand un type se suicide sous un train, ou encore écouter avec empathie et accompagner vers le mieux-être une personne qui pense au suicide…

Ce que je viens d’écrire est simple à vérifier : il suffit de discuter avec le premier humain qu’on rencontre pour réaliser que manifestement, le rapport à ces expériences de vie n’est pas le même selon les personnes et que certains les gèrent très bien, là où d’autres les vivent très mal et disent, d’ailleurs : « je ne pourrais pas faire ce métier » (et ça pourrait concerner aussi des agents de sécurité, des profs de collège, ou des infirmiers du service proctologie, aussi bien que des prostituées)

En fait quand j’écris ça, je trouve ça triste, parce que ça me renvoie au fait qu’il y a des humains qui ne peuvent pas admettre qu’il existe un salut hors de leur zone de confort… Et toi qui me lis, si tu en es à croire que personne ne peut pratiquer la prostitution sereinement si toi tu ne le peux pas, je t’invite à réaliser que tu n’es pas plus fonctionnel dans le monde en ignorant les limites de ta zone de confort… Au mieux, ça permet de ne pas se voir soi-même, au pire, ça permet de revivre le même scénario de vie, jusqu’à la mort…

Le fait qu’un métier soit potentiellement aliénant ou nécessite de prendre sur soi ne justifie pas, a priori, qu’on interdise ce métier, sinon, on devrait se mettre à interdire potentiellement tous les métiers (même si je suis favorable à l’apparition d’un nouveau rapport au travail, sûrement moins aliénant, et peut-être même à un revenu universel ou une mesure du style, pour permettre plus de marge de manoeuvre à tous les humains).

Dans mon expérience personnelle, la plupart des humains, dans notre société, a un rapport catastrophique au corps, que ce soit en termes de canons de beauté (les gens qui s’aiment inconditionnellement, quelle que soit leur apparence, sont somme toute assez rares), en termes de rapport à son corps (souvent, les gens n’en prennent pas soin), ou encore en termes de sexualité (et je ne parle pas uniquement de gens qui ont un blocage avec tel ou tel pan de leur sexualité : une personne se perdant dans la débauche pour masquer une blessure profonde en son for intérieur est tout autant blessée, même si elle baise beaucoup)…

Bref, ce rapport catastrophique au corps n’est, à mon avis, pas étranger au poncif selon lequel il y aurait toujours un consentement dissymétrique (comme je disais, c’est pratique : c’est autovalidant, on n’a pas à réfléchir plus que ça).

Et ce rapport au corps n’est, à mon avis, pas anodin dans le fait que la prostitution soit actuellement dans le collimateur de l’état… Le souci, ici, n’est donc pas fondamentalement la prostitution, mais la manière dont la société la perçoit. D’ailleurs, souvent, les gens utilisent la stigmatisation d’une pratique ou d’un mode de vie pour condamner ce mode de vie ou cette pratique : on a souvent entendu des gens condamner la pornographie parce que les actrices et acteurs porno avaient du mal à se reconvertir, mais ce n’est pas lié au porno, ça, c’est lié au fait que les gens en dehors du porno ont des préjugés sur les acteurs et actrices de X… et dans le cas de la prostitution, c’est la même chose : beaucoup considèrent la prostitution comme une activité peu recommandable, ce qui fait que peu de prostituées se sentent vraiment acceptées (une amie prostituée me disait qu’elle cachait cette activité de peur que sa famille lui fasse retirer la garde de son enfant comme cela a pu arriver, et j’ai entendu ce genre de propos de plusieurs autres femmes pratiquant cette activité, la bien-pensance fait beaucoup de dégâts)…

En lisant cela, j’imagine qu’il vous apparaît clair que le souci vient du manque d’empathie et du jugement asséné à ces prostituées et pas de la prostitution elle-même…

Le client est un salaud, et y’a un rapport de force

C’est déjà un argument qui, à mon sens, est un peu plus intéressant, et qui nécessite qu’on s’y penche un peu plus… Pour étudier ce problème, il est nécessaire de se rendre compte de la situation et de montrer beaucoup d’empathie, tant pour les prostituées que pour les clients.

Forcément, quand on entend parler d’un truc comme le manifeste des 343 salauds, on se dit qu’il y a des gens qui considèrent les services sexuels comme un droit… Ce manifeste a généré un tollé monumental sur la toile (en fait, c’est un buzz raté), et je pense que ça ne vient pas tant de l’envie de s’opposer à cette loi liberticide que de la communication de ce manifeste qui laisse entendre qu’on a « droit » à un service sexuel…

J’en avais déjà parlé dans mon billet « pourquoi je ne vote pas », mais en plus du droit naturel (basé sur un axiôme de non-agression : on n’a pas le droit de contraindre autrui à sa volonté en violant ou contournant son consentement, sauf si on accepte d’être contraint aussi), il existe des droits positifs : ces droits sont des conventions entre humains, pour facilier la vie en société… Et quand un droit positif enfreint le droit naturel de quelqu’un, on parle alors d’un faux droit : garantir à quelqu’un l’accès à des soins, à du sexe, à un logement, ou à la survie, en contraignant autrui à nous fournir ce qu’on veut, c’est une forme d’esclavagisme…

Bien évidemment, le « droit » à aller voir des prostituées est un faux droit, et la communication de ce manifeste laissait entendre que c’était un dû. Il était donc prévisible que ce manifeste prendrait un tollé, et ce même chez des prostituées contre l’abolition (alors même que l’intention de départ était probablement simplement de s’élever contre cette loi, c’est plus une histoire de communication que de propos de fond)…

Ce n’est factuellement pas un dû… Quelque part, cela revient à sous-humaniser la prostituée, et à la réduire à son métier, en oubliant que c’est un être humain (c’est un mécanisme classique cartographié en psychologie sociale)…

Est-ce que, pour autant, cela justifie de condamner la prostitution ou de considérer que c’est toujours comme ça ? Si on y réfléchit, tous les métiers sont, dans notre société, le théâtre potentiel d’une sous-humanisation : on voit des gens régulièrement chier sur les techniciens d’un train qui a du retard, le personnel médical qui n’a pas été aux petits soins, le serveur qui n’a pas été assez avenant avec le client, le guichetier de la poste qui prend du trop de temps, en oubliant que tous ces gens là sont des humains avant d’être fournisseurs de service…

Fort heureusement, se répandent peu à peu des méthodes qui invitent à communiquer en étant conscient de soi même et en évitant le jugement, telles que la communication non violente : ce sera long, mais ce souci aussi est en train de se régler, dans toute la société, prostitution comprise.

Toujours est-il que pour l’instant, l’infra-humanisation existe, souvent. Et on pourrait penser que cela arrive plus souvent pour une prostituée, puisqu’elle est en contact avec un désir primal du client, très encouragé par l’évolution biologique de l’humanité (ça se comprend en termes de Darwinisme : si se reproduire donne du plaisir, on va se reproduire plus)…

Cela dit, ce n’est pas pour autant qu’il y a systématiquement un rapport de force : premièrement parce que les clients sont loin de tous partager ces croyances, et beaucoup sont très respectueux, et deuxièmement parce qu’il y a aussi des prostituées qui ont assez d’estime pour eux-mêmes pour ne pas se faire marcher sur les pieds, simplement en posant leurs limites.

Encore une fois, le souci est clairement lié à une perception culturelle (manque d’estime pour le métier de prostituée, et infra-humanisation de tous les prestataires de service, quels qu’ils soit), et non pas directement à la prostitution.

J’ai également vu, sur le site Madmoizelle, ce billet qui recensait un florilège de commentaires de clients après leur passage chez des prostituées (rappelez-vous que je parle toujours des commentaires à propos des prostituées libres et non d’esclaves, que certains vont voir, par ailleurs, et commentent parfois avec le même ton). Ce blog suintait une certaine colère face à ces clients, et ça se comprend un peu, quelque part : les prostituées étaient, là encore, évaluées sans complaisance ni compassion… Ainsi, une prostituée qui a un peu vieilli ou qui n’était pas en forme tel jour, ou encore qui a pris quelques kilos ou a quelques cicatrices peut se voir raillée et critiquée, car pas forcément au goût du client…

Bien sûr, si on propose un service, on s’oppose à la critique des clients qui feront un retour d’expérience, mais quand même, j’ai un pincement au cœur en lisant ces commentaires, car ils sont surtout révélateurs d’un mode de pensée ou le jugement est le comportement spontané. Je ne dis pas que ces clients auraient pu être « gentils » pour la forme, je dis juste qu’il y a une différence de subtilité de point de vue selon la manière dont on s’exprime :  « elle n’était finalement pas dans mes canons esthétiques », n’est pas pareil que « elle est moche », et « je me suis senti mal à l’aise face à ses cicatrices » n’est pas « ses cicatrices sont moches »… Entendons-nous bien, je ne prône pas une société bisounours où on se forcerait à arrondir les angles en termes de communication : on a le droit de ne pas aimer un service qui a été proposé, mais on peut exprimer qu’on n’a pas aimé une expérience, sans que ce soit accompagné d’une déshumanisation d’autrui…

Bref, cette sous-humanisation n’est pas liée à la prostitution : il n’y a qu’à voir comment les gens passent leur temps à se juger plutôt qu’à parler de leurs émotions face à un fait, pour se rendre compte que c’est lié à la manière de communiquer de notre société entière… Britney Spears a été livrée en pâture aux journalistes après ne pas avoir été à la hauteur sur scène, Amy Winehouse a été médiatiquement lynchée pour avoir été ivre sur scène, et la plupart des fournisseurs de services (même non sexuels) ou artistes peuvent franchement vite être jugés sans la moindre indulgence…

Ce n’est même pas un problème sexué : femmes et hommes se jugent et jugent les autres en permanence, nous avons tous un petit juge intérieur… Et donc, comme je le disais, j’ai beaucoup de compassion, là aussi, pour les prostituées jugées de la sorte, parce que ce sont des êtres humains avant d’être des prostituées et qu’il faut être d’une grande sagesse et avoir un grand amour pour soi (ce que peu de gens ont) pour ne pas prendre ces critiques personnellement, et ne pas être affecté(e) par la propension au jugement des humains de notre époque…

Bref, là encore le souci n’est pas la prostitution, mais l’importance qu’on accorde à notre juge intérieur dans notre société…

En plus, le blog que j’ai cité tourne les choses de manière un peu malhonnête, dans le sens où il ignore tous les commentaires du forum (escortfr, pour ne pas le nommer) qui sont très différents de ce propos (forcément, le client a plus un profil de vilain salaud dégueulasse s’il dit « j’ai adoré lui défoncer le cul »… mais on en voit aussi plein qui écrivent « j’ai passé un moment magique et je suis ressorti ravi » ou qui comparent telle ou telle rencontre au privilège d’avoir pu voir jouer Vladimir Horowitz sur scène… forcément, c’était plus facile de ne citer que les commentaires allant dans le sens d’un client irrespectueux, puisque de toutes manières, les personnes qui ont lu le billet sur le site Madmoizelle n’iront probablement pas sur le forum escortfr pour se faire leur propre idée)…

Et le blog cité ne tient pas non plus compte du fait que ces commentaires sont en général à propos de prostituées qui, dans leur annonce, communiquent en se vendant non pas comme une fournisseuse de tendresse, mais comme une personne avec qui il sera possible d’explorer des pratiques hors du commun que peu de femmes font dans la vie de tous les jours (et en cela, ce n’est pas plus absurde que d’aller voir un professionnel du massage ou de la cuisine parce que les humains qu’on rencontre ne cuisinent pas bien ou ne savent pas masser). Est-ce que cela excuse le côté un peu bourrin sans empathie des commentaires ? Non, il me paraît évident que plus d’empathie ferait du bien à notre société, quel que soit le contexte. Est-ce que ça transforme cette pratique en viol pour autant ? non…

Manifestement, le problème ne sera pas réglé en abolissant la prostitution ou en pénalisant le client, puisque cela reviendra donc à faire de la prostituée une femme qui fournit les délinquants (ah, bravooooo, je peux vous dire qu’on va en chier encore plus pour qu’elles aient de l’acceptation sociale), et cela reviendra à faire passer le client pour le salaud de service, ce qui ne risque pas de le rendre plus compréhensif avec la prostituée.

On entend aussi, souvent, l’idée que le client est roi et qu’une prostituée ne peut pas refuser de client : là encore, c’est horrible à vivre pour une prostituée qui pense que c’est le cas, mais dans les faits, une prostituée, comme tout professionnel qui travaille à son compte, choisit ses clients et a le droit de refuser tout client qui ne lui convient pas (j’ai même, à un moment, vécu une relation intime avec une femme qui se prostituait et qui recevait une cinquantaine de mails par jour… elle avait tout le loisir de refuser tous les clients qui ne lui convenaient pas, physiquement, mentalement, émotionnellement, financièrement… il faut dire qu’internet aide beaucoup pour cela, les prostituées sont bien mieux loties quand elles peuvent faire un écrémage des clients qui envoient comme premier mail une photo de leur bite, mais cela pourrait évidemment changer si jamais elles se retrouvaient à avoir moins de clients à cause de cette loi)…

En écrivant cela, je pense à Morgane Merteuil, qui écrivait un billet en se décrivant comme une pute hétérophobe, anti-clients et misandre (c’est pas le combo idéal pour faire ce métier avec des hommes)… en fait, à la lire, elle était soumise totalement au client, comme si elle ne pouvait ni refuser un client, ni facturer le prix qu’elle voulait, et ressentait même de la rage contre les clients qui disent la soutenir dans son combat… Je ne la connais pas en vrai et ne sais rien d’elle, mais une partie de moi ne peut s’empêcher d’être perplexe quand je lis toute cette colère : en fait, quand je la lis, j’ai juste l’impression de voir un végétarien qui continuerait sciemment à bosser dans un abattoir pour entretenir sa colère… Néanmoins, je sais qu’il est difficile pour les travailleuses et travailleurs du sexe médiatisés de se reconvertir, vu le regard que la société peut leur porter. Toujours est-il que si une prostituée n’a plus le droit de refuser un client, alors on retourne à un débat sur l’esclavage, et ce n’est pas un problème lié à la prostitution, c’est un problème lié aux transactions décidées de manière unilatérale.

Enfin, je parlais tout à l’heure d’empathie pour le client, parce que c’est franchement un jugement sans empathie de réduire le client à un odieux profiteur, ou à une espèce de cliché de mâle qui veut absolument se faire le plus de nanas possibles quitte à les payer. Dans le lot, il y a aussi des hommes très seuls, et en manque de tendresse, et parfois trop blessés par des jugements de la part des femmes qu’ils ont rencontré pour oser draguer.

Il y en a aussi qui aimeraient bien, une fois de temps en temps, avoir une activité sexuelle où leur plaisir compte plus que la performance qu’ils doivent fournir pour être un partenaire satisfaisant. Cela peut sembler un peu rude, dit comme ça, mais franchement, les moments de compatibilité intense où l’on jouit autant que l’on fait jouir sont assez rares dans notre société… Je pense qu’un rapport plus serein au corps et au sexe dans notre société pourrait assurément influer sur le phénomène, et je ne dis pas que la prostitution est la seule porte de sortie, je dis juste que pour les hommes comme pour les femmes, il existe tout un tas de standards auto-imposés, et que parfois, il est plus facile de payer.

Il y a aussi des hommes qui sont avec une femme dans une relation qui ne les comble pas sexuellement ou affectivement, mais qu’ils aiment profondément quand-même et qui préfèrent aller voir une prostituée que de changer les termes de la relation et d’aller au devant de changements pas agréables sur le moment (c’est d’ailleurs valable dans l’autre sens, on voit aussi des femmes qui vont voir ailleurs, et qui payent des hommes pour leur plaisir sexuel).

Et il y a aussi un tas d’autres profils, du type qui aime juste passer de bons moments sans pour autant infra-humaniser la prostituée au type qui a envie d’être soumis et humilié pour perdre le contrôle et la responsabilité qu’on lui donne dans sa vie de cadre, en passant par celui qui voudra absolument faire jouir l’escort-girl qu’il paye (des fois en y arrivant, des fois non… des fois en croyant que oui, haha)…

Et dans tous ces clients, il y en a franchement plein qui seraient choqués qu’on les considère comme responsables de la traite des femmes, immigrées clandestines ou non, tant ils sont informés sur le phénomène et prennent garde à n’aller voir que des indépendantes.

Il suffit de naviguer sur les forums, en français, anglais, allemand ou russe, pour voir qu’il n’y a pas un unique type de client, comme il n’y a pas qu’un seul type de service sexuel proposé.

Presque tous les clients sont des hommes ! domination masuline !

Le chiffre n’est pas ultra précis, m’enfin en croisant témoignages, estimations, sources diverses, il est indéniable que la quasi-totalité des clients est composée d’hommes… Ce chiffre là, c’est une donnée assez sûre.

Néanmoins, l’interprétation qui en est faite me laisse perplexe : il existe des femmes qui ont recours à des hommes prostitués… Il y a des prostitués homosexuels, des transsexuels, ou encore des clients qui vont voir des travailleurs du sexe dans un but autre que l’orgasme (que ce soit pour un strip-tease ou une domination). Partant de là, même si c’est une minorité, il convient de la prendre en compte, reste à voir ce qu’elle signifie.

Je vais me permettre de partager ici une réflexion, et non une affirmation, dans la mesure où la réponse à cette interrogation émergera probablement dans quelques décennies… L’éducation dominante des 150 dernières années a longtemps encouragé l’idée que les hommes avaient plus de pulsions sexuelles à satisfaire, ainsi que tout un tas d’autres postulats basés sur le clivage des genres… La culture n’a pas toujours été dans ce sens, mais force est de constater que dans la société actuelle, il y a peu de femmes qui penseraient spontanément à faire appel à un professionnel du sexe opposé… Il y plusieurs pistes d’explications : premièrement, la fin des discriminations légales basées sur le sexe est assez récente (ce n’est que depuis 1992 qu’une femme n’est plus considérée comme consentante par défaut si son mari veut faire l’amour, et le vote des femmes n’a même pas fêté ses cent ans…).

Deuxièmement, culturellement, beaucoup de femmes sont moins agressives que les hommes (ce qui explique en bonne partie les différences de salaire, puisque même les femmes chef d’entreprise se payent moins que les hommes… un dossier très détaillé sur ce sujet ici). L’éducation actuelle n’est certes plus autant genrée, mais elle est encore majoritairement soumise à un amalgame entre le sexe biologique d’un individu, et ce que la société attend de lui, sous prétexte qu’il est de ce sexe… Dans la mesure où tout le monde y est soumis, et que la prostitution a souvent été vue comme un commerce de pauvres femmes satisfaisant des hommes, il n’est pas forcément envisageable pour une femme de payer pour qu’on s’occupe d’elle…

Troisièmement, la biologie joue possiblement un rôle.

Toujours est-il que sexuer le phénomène en oubliant cette petite minorité de travailleurs du sexe, qui ne sont pas des femmes, c’est une perte d’information conséquente : dans la mesure où cette perte d’information n’est pas assumée par les défenseurs de ce type de lois anti-prostitution (pas assumée non plus en Suède, d’ailleurs), c’est au mieux manquer de congruence, au pire manquer d’honnêteté quant aux buts de cette loi.

Si on se prostitue, c’est à cause de la misère

Bon, déjà, c’est pas toujours le cas : j’ai vu des personnes qui y trouvaient du sens, comme d’autres trouveraient un sens à des boulots comme celui de serveur, ou gardien de parking (et je dis ça tout à fait sérieusement)… J’en ai connu d’autres qui n’avaient pas besoin de faire ce métier, même pour arrondir leurs fins de mois, puisqu’elles avaient un boulot très rémunérateur à côté, ou un ensemble de talents et compétences pouvant leur rapporter de l’argent sans souci

Pour ma part, si le boulot d’assistant sexuel avait été mieux considéré, et surtout légal, je pense que c’est un métier que j’aurais envisagé sérieusement (assistance sexuelle aux handicapés, ou aux gens qui souffrent de leur manque de vie sexuelle parce qu’obèses, défigurés, ou autres… pas qu’aucune des caractéristiques que je viens de citer ne soit un frein à la vie sexuelle, mais beaucoup de gens vivent mal le regard condescendant, méprisant, ou apitoyé de la société, et perdent peu à peu l’estime de soi qui leur permettrait de trouver un partenaire… et des fois, aller voir un ou une prostituée quand on est dans ce cas, ça permet de récupérer de la confiance en soi).

Mais là encore, évidemment, la majorité des gens se prostitue pour l’argent, et cela amène l’argument de la misère,de la contrainte économique : en substance, cet argument dit qu’une prostituée n’aurait pas fait ce boulot si elle n’avait pas été soumise à un besoin financier

J’aimerais recadrer un peu la notion de misère : j’ai vu des prostituées se perdre dans ce métier en sombrant dans un matérialisme qui leur permettait de combler le vide de leur existence, et qui, du coup, étaient toujours dans une dèche perpétuelle, parce que plus elles gagnaient, plus elles voulaient dépenser… De l’autre côté, j’en ai vu qui avaient des enfants à nourrir seule, et qui ont commencé à se prostituer pour les élever… Il y a aussi des étudiantes qui, plutôt que de prendre un job à mi-temps chez Mac-Do, préfèrent se prostituer… Il est donc difficile d’établir une misère objective et la plupart des prostituées par choix aurait pu faire d’autres métiers que celui-ci et l’ont préféré à d’autres boulots potentiellement aussi ingrats (là encore, la pénibilité d’un boulot dépend de la personne au moins autant que du boulot lui-même).

Et entendons-nous bien : je suis bien d’accord sur le fait que plein de prostituées, même libres, s’aliènent en faisant ce boulot (soit parce qu’elles n’aiment pas coucher avec des clients, soit parce qu’elles se perdent dans une gloutonnerie financière où il faut toujours gagner plus et acheter plus de trucs, et ainsi de suite).

Cependant, ce n’est pas exclusif à la prostitution : on peut s’aliéner au travail à la chaîne dans une usine, en tant que téléconseiller à se faire insulter par un client qui ne réalise pas qu’on est juste un conseiller qui perdrait son boulot s’il ne suivait pas le protocole à la lettre, ou en tant qu’employé de fast-food sous les ordres d’un manager qui en a tellement chié quand il était simple employé qu’il ne vivrait pas bien le fait de ne pas persécuter d’autres employés maintenant qu’il a du pouvoir (si toi, qui me lis, tu es manager chez Quick ou KFC et que tu es sympa avec tes subordonnés, merci à toi, et dans ce cas là, ne te sens pas visé, je sais que vous n’êtes pas tous comme ça 😉 ).

Et franchement, quand on pèse le pour et le contre, il n’est pas absurde de préférer passer une nuit par mois avec un client (qu’on peut trier sur le volet, et qui, souvent, dormira et parlera plus qu’il ne fera l’amour) ou même 5 heures séparées dans le mois, en gagnant mille euros (souvent plus), plutôt que de gagner ces mêmes mille euros en bossant 35 heures par semaine, dans un local dont l’ergonomie donnera parfois lieu à tout un tas de maladies professionnelles et à une déprime carabinée.

Bien sûr, toutes les prostituées ne gagnent pas leur vie pareillement, mais en général, cette rémunération est nettement plus élevée qu’un smic et le métier reste plus avantageux financièrement qu’un boulot salarié sans qualification. Il faut garder en tête que tous les métiers ont une pénibilité subjective (pour nuancer mon propos dans l’autre sens, il y a des gens qui ne voudraient pas se prostituer pour 10 000 euros de l’heure, parce que c’est invivable pour eux).

Depuis tout à l’heure, je compare le métier à celui d’équipier de fast-food, de téléconseiller, de caissière, ou à n’importe quel boulot qui correspond, dans l’imagerie populaire, à une activité peu qualifiée et peu valorisée. Cependant, il n’y a pas que des boulots au smic qui sont aliénants : on peut s’aliéner potentiellement partout et se retrouver dans n’importe quel travail dans un état de dissonance cognitive (vous savez, cet état où de nombreuses parties de nous sont en conflit, le genre de nœud qui, s’il reste trop longtemps dans le cerveau, finit par nous faire péter un câble, ou par se traduire par l’une de ces maladies de stress pas facile à vivre). Cette comparaison n’est pas anodine, car en fait, je voulais l’utiliser pour montrer que ce n’est pas, ici non plus, un problème lié à la prostitution, mais au rapport au travail.

Certes, certaines personnes sont plus fragiles que d’autres et auraient besoin d’être accompagnées par un professionnel compétent pour mieux vivre leur boulot, mais notre société commence à voir, lentement, se profiler un nouveau rapport au travail (notamment via des mesures comme le revenu de base, pour potentiellement éviter qu’une personne ne soit exploitable et fasse un travail sous la pression de la misère financière).

WARNING : toi qui me lis, merci de t’en tenir à mon propos factuel, mon but n’est pas de minimiser la pénibilité du travail de prostituée en disant qu’il peut y avoir pire ailleurs mais de dire que la pénibilité du travail pour subvenir à ses besoins est une problématique à explorer, quel que soit le travail, pas seulement dans le cadre de la prostitution…

Là encore, donc, supprimer la prostitution ne changera pas le rapport au travail, là où changer de paradigme par rapport au travail améliorera conséquemment le rapport à la prostitution.

Il faut avoir un souci psychologique pour faire ce métier ! Elles ont donc besoin d’aide !

Cet argument, on l’entend souvent et il n’est pas techniquement faux : effectivement, la plupart des prostituées avec lesquelles j’ai pu parler avaient une névrose, quelque part, planquée plus ou moins profondément au fond de leur psyché… Que ce soit un manque d’estime de soi, de l’avarice financière, ou un problème sexuel, ou autre chose…

Mais j’ai un scoop : tout le monde a des putains des névroses ! vous, moi, ma boulangère, votre voisin de palier, même les plus grands psychothérapeutes et les plus grands maîtres spirituels qui respirent l’amour de soi… tout le monde a, à un instant T, des zones de tensions…

Dans le même ordre d’idées, on entend que les prostituées ont souvent subi des attouchements dans l’enfance : il y a une proportion non négligeables de prostituées ayant été abusées (on le voit dans les liens cités en début d’article), mais ce n’est pas un cas systématique, et il y a également une proportion non négligeable de personnes ayant été abusées dans l’enfance qui ne sont pas devenues prostituées et qui n’ont pas de rapport particulièrement conflictuel avec leur corps.

Et du reste condamner la prostitution sous prétexte que certaines personnes y viennent parce que ça colle avec leur pathos, c’est aussi absurde que de condamner le métier de policier sous prétexte que certains y voient une manière d’avoir du pouvoir… ou que de condamner le métier d’acteur parce que certains pourraient y rejouer leur manque de reconnaissance. Et là encore, que la personne qui dit « non mais, c’est pas pareil, avec la prostitution, les problèmes psychologiques sont plus graves » me sorte une échelle fiable pour mesurer objectivement la souffrance de quelqu’un et la gravité d’un pathos, ou même tout simplement une étude de sciences humaines, qu’on puisse être un minimum rigoureux : pour l’instant, je n’ai rien vu de tel. Je n’ai pas de souci avec la subjectivité de chacun pour sortir ce genre de ritournelles (« c’est pas pareil, c’est un cas à part »), mais ça pose de gros problèmes philosophiques d’imposer sa propre subjectivité à autrui.

Et en plus on peut être lucide sur le scénario de vie qu’on rejoue, même en étant soumis à ses névroses… Et même si ce n’est pas lucide, pourquoi diantre empêcher une personne de vivre sa vie, sous prétexte que son choix n’est peut-être pas le meilleur pour elle ? Qu’en savons-nous ? Et franchement, à vouloir soigner quelqu’un de force alors qu’il n’y a aucune urgence, on nage dans l’idéologie pro-lavage de cerveau, là…

Pour finir, je ne parle pas, dans cette partie, des problèmes psychologiques associés à l’activité de prostitution, car la plupart des études ont été faites en interrogeant des prostituées sans distinguer si elles sont forcées ou libres, et sans remettre leur conclusion dans le contexte socioculturel actuel où la prostitution est quasiment systématiquement péjorativement jugée. Néanmoins, si le sujet vous intéresse, vous pouvez consulter les commentaires de cet article, où un visiteur cite des sources, que je commente.

Bon, et cette proposition de loi, alors ?

Cette loi, à mon avis, est motivée d’abord par les peurs, les croyances idéologiques de ses rédacteurs qui, face à une tension psychologique qu’ils ressentent par rapport à la prostitution, voudraient bien que ça cesse d’exister pour éviter d’être renvoyés à cette tension (pensez-vous, c’est plus facile de condamner que de faire le ménage chez soi)… Cela peut sembler présomptueux d’affirmer ça comme ça, c’est évidemment une supposition de ma part, et j’assume cette supposition en me basant sur le fait que la totalité des gens soutenant cette loi que j’ai rencontrés, avaient ce type de tensions, et à côté, aucun argument rationnel (par opposition à un argument péremptoirement affirmé, comme ceux que j’ai déconstruits dans cet article). Je me réserve le droit de changer d’avis, mais pour l’instant, ça se vérifie à chaque fois…

Alors forcément, il fallait bien un prétexte et un masque pseudo-féministe pour rendre le combat plus acceptable, plus noble, mais franchement, si vous le pensiez au début, avant de lire cet article, vous croyez encore que c’est pour une raison féministe que cette proposition de loi a été faite ?

Si ça ne suffit pas, je vous invite à vous rappeler que les prostituées par choix, convoquées par la ministre du droit des femmes pour être entendues à ce sujet, se sont plaintes de ne jamais avoir été considérées ni écoutées (il y a aussi eu des manifestations, un peu partout, à ce sujet). Également, je rappelle que la position féministe est loin d’être, par défaut, en faveur d’une stigmatisation et d’un mépris des prostituées que cette loi peut engendrer (j’aime bien le propos d’Ovidie à ce sujet)

En plus, cette loi est une aberration en termes de logique juridique, même si on accorde une légitimité à la loi le temps d’un raisonnement : admettons un instant qu’on accepte l’idée qu’une idéologie puisse nous être imposée pour réglementer des transactions entre humains consentants (ouais, je sais, c’est absurde, mais admettons, c’est ce qui nous arrive actuellement)… Dans ce cas-là, cette loi est totalement incohérente : soit la prostitution est une activité légale, auquel cas il est impensable que le client soit condamné, soit cette activité est illégale, et dans ce cas là, il n’y aurait pas de raison de pénaliser que le client, quel que soit le motif (la misère sociale peut donner des circonstances atténuantes lors d’un procès, mais ne rend pas la personne non-coupable d’une violation de la loi). Je trouve ça drôlement hypocrite, d’ailleurs, dans la mesure où à ma connaissance, la proposition de loi ne fait pas état du fait que l’état prélève des impôts aux prostituées (donc, théoriquement, ça va continuer une fois la loi passée…).

Il est tout à fait possible que cette loi fasse diminuer la prostitution de rue, tout en la précarisant, comme c’est parfois le cas en Suède. D’ailleurs, au moment où j’écris ces lignes, l’application de cette loi en France a déjà eu de conséquences néfastes pour les prostituées (cela dit, j’attends d’autres sources pour avoir un avis plus éclairé)… On risque fort d’assister aux mêmes évolutions qu’en Suède : une prostitution plus risquée, plus précaire, moins visible, et plus violente, des prostituées plus stigmatisées, et un gouvernement bien pensant ravi de son action « positive » (m’enfin, être fier de cette loi, c’est comme être fier d’avoir fermé la porte d’une pièce où il y a un feu, en espérant que le problème sera réglé si on ne le voit plus)

Par contre, dans la mesure où le contrôle de la prostitution via internet est inapplicable (sauf si on flique chaque individu un par un, mais alors cela nécessiterait que le gouvernement viole le droit à la vie privée, et s’il s’y risque, le tollé de l’opinion publique sera probablement unanime), je me dis qu’on assistera, peut-être, à un alignement des prix (il n’est pas rare qu’une prostituée passant de la rue à internet calibre son tarif en fonction de la concurrence), ce qui, d’une certaine manière, peut améliorer les conditions de vie de celles qui l’ont choisi.

Pour conclure, est-ce que cette loi, en l’état, va faire cesser l’odieux commerce des proxénètes esclavagistes ? Sérieusement, les amis, vous y croyez, vous ?

Je veux dire… l’esclavagisme est déjà puni par la loi, et l’état est impuissant à le résoudre pour la simple et bonne raison qu’il n’y aura jamais assez de policiers pour contrôler tous les criminels… La répression de la consommation de drogue n’a jamais empêché les consommateurs d’acheter, il n’y a pas de raison que ça se passe différemment avec la prostitution. En plus, l’argent dépensé par l’état pour ce projet de loi et pour sa mise en place mériterait d’être chiffré pour voir combien de policiers supplémentaires il aurait pu servir à affecter pour lutter contre la traite des femmes, là, de base, tout de suite, puisque c’est déjà un truc qu’on est sensé interdire.

On pourrait se dire que la peur des représailles fera diminuer le nombre de clients, mais je pense que c’est peut-être cette croyance qui me fait le plus halluciner : tout d’abord parce que l’envie, la pulsion, le besoin de satisfaire un désir ici et maintenant s’installe dans le système nerveux d’un individu AVANT la peur de représailles (c’est très bien cartographié par la spirale dynamique, ce modèle n’en finit pas de me passionner par la variété de ses champs d’application)… Cela signifie que la peur des représailles ne sera pas véritablement un levier suffisant pour faire cesser la consommation (elle trouvera juste d’autres biais, soit plus confortables comme internet, soit vraiment beaucoup plus dégueulasses pour les prostituées-esclaves). Du reste, je m’interroge sur la nature de la clientèle qui restera pour ces prostituées, vu qu’en auront potentiellement été enlevé les clients les moins pulsionnels : je n’ai pas d’avis dessus, mais je me demande si ça aussi, ça ne dégradera pas les conditions de travail des prostituées.

en fait, toute cette mesure de pénalisation des clients peut se résumer à la boutade de Pierre Emmanuel Barré : « Verbaliser les clients sans interdire la prostitution, au final, c’est juste augmenter le prix des putes »

On fait quoi, alors ?

Bon, en admettant que le délire idéologique anti-prostitution soit purgé et qu’on cherche à se concentrer sur les objectifs officiels de cette proposition de loi (à savoir supprimer l’esclavage sexuel de prostituées forcées, et améliorer les conditions de travail des prostituées libres), il peut y avoir des solutions autres que cette loi…

En principe, cette loi peut avoir le même effet qu’en Suède et faire fuir les réseaux esclavagistes ailleurs, et diminuer la traite des femmes, et ce n’est pas une mauvaise chose en soi… Mais cette stratégie pourrait très bien correspondre à un autre dessein : en se basant sur la pénalisation du client, elle fait que la prostitution reste un métier considéré comme immoral (si le but était de supprimer la traite des femmes, en termes d’efficacité, cette stratégie est équivalente à la stratégie du mec qui se coupe le pied pour ne plus avoir mal aux pieds…).

Par contre, si le but est d’ancrer profondément dans l’esprit de la populace qu’il faut abolir toute forme de prostitution, c’est pas mal, cette loi… c’est malhonnête, subjectif, tristement liberticide, mais pas mal joué : au final, le seul proxénète qui restera, si jamais les réseaux criminels s’en vont, c’est l’état lui-même, qui continuera à prélever des impôts à ces prostituées dont il a puni les clients en amont…

Dans le cadre de la prostitution-internet où il n’y a pas toujours un prix affiché, l’infraction sera impossible à constater, et la seule personne qui sera à même de dénoncer le client, c’est la prostituée elle-même (ce qu’elle ne fera probablement que si le client n’est pas réglo, mais qui posera quand même un souci s’il y a un litige légitime où le client est en droit de se plaindre, comme cela arrive parfois).

Quant au rapport de forces entre prostituées et clients, je ne suis pas sûr que ce soit mieux : soyons clairs, une prostituée libre peut potentiellement être agressée bien plus facilement qu’une boulangère ou une comptable, ou une livreuse de pizzas (… encore que ça dépend de la pizza qu’elle transporte, je tuerais pour une pizza à la truffe…)…

En effet, actuellement une prostituée n’a pas trop de recours juridique et, dans les faits, n’est pas accueillie de manière neutre quand elle vient porter plainte pour viol (Sacha Love, une escort girl très médiatique qui faisait des études de droit, avait même mené des recherches historiques sur le rapport méprisant aux prostituées, de la loi et des fonctionnaires de police, en France)…

Pour certains, c’est en partie dû au fait que le métier n’est pas reconnu : comme un travailleur sans papier, une prostituée est emmerdée si elle doit porter plainte à cause du regard de la société, et du manque d’empathie… Le fait de rendre l’activité délictueuse ne va pas améliorer les choses, et ne rendra pas les clients plus respectueux (…juste plus discrets)… De même, cette loi aurait pour but d’abroger le délit de racolage (ce qui est une bonne chose pour la prostituée, mais qui, conjointement à la pénalisation du client, recrée un rapport de force entre le client et la prostituée, ce qui n’encouragera pas le client à manifester de l’empathie non plus).

Une solution qui aurait pu être intéressante, aurait été de rendre le métier idéologiquement plus acceptable, comme il peut l’être en Suisse (ou peut-être comme en Hollande ou en Allemagne, mais les prostituées sont « réglementées » plus qu’acceptées, et forcées de se rendre à des contrôles médicaux, par exemple), mais manifestement ce n’est pas au goût du jour… Pourtant, il aurait probablement été intéressant, avant de pénaliser les clients, de voir si, tout simplement, le fait de rendre le métier et/ou l’absence de papiers totalement légaux (et donc de ne plus rendre de facto les prostituées vulnérables en leur mettant des bâtons dans les roues) n’aurait pas déjà amélioré leurs conditions de vie (ha mais j’oubliais, la ministre du droit des femmes n’a pas écouté ces propositions là, en fait, elle est ministre du droit des femmes qui suivent sa vision de la femme).

Au final, cette loi ne rendra pas l’activité plus respectable ou confortable et sera encore en faveur d’une stigmatisation des prostituées (et pour ceux qui trouveraient qu’une femme ne peut pas se prostituer librement, qui êtes-vous pour prétendre gouverner sa vie ? prétendre libérer la femme en interdisant une activité qu’elle peut exercer, ça revient, grosso merdo à l’enfermer dans un autre cadre, hein…)

Dans la mesure où ceux qui font les lois n’ont pas les moyens cognitifs pour créer une solution multi-niveaux qui serait adaptée au problème (ça me fait penser au tollé que ce sont pris les cybernéticiens lors de la guerre en Irak), il n’appartient qu’à nous de créer la société que nous voulons : dans le cadre de la prostitution à domicile, il sera totalement impossible pour l’état de la contrôler, et les escorts pourront toujours avoir leur propre site internet… Au final, cette forme là de prostitution n’est pas partie pour changer beaucoup…

Ce qui serait intéressant, à faire, pour nous, qui sommes dominés par le gouvernement qui promulgue ces lois, ce serait de commencer à inviter nos congénères à percevoir les prostituées et leurs clients comme des êtres humains, en ayant de l’empathie sans jugement pour tous les acteurs du phénomène (ce qui n’empêche pas d’avoir des émotions négatives à ce sujet, c’est autre chose)… Le rapport aux prostituées changerait, du même coup…

Si toi, qui me lis, tu fréquentes des prostituées, tu peux te borner à ne fréquenter que des indépendantes, en boycottant toute forme de prostitution qui te semble suspecte, en France comme à l’étranger, et tu peux aussi manifester beaucoup d’empathie envers les prostituées, si tu en es capable…

Dans tous les cas, si tu as des enfants, tu peux déjà commencer par les éduquer au respect des gens qui font ce métier, ça fera énormément de bien, dans le futur…

Je ne dis pas que ça changera tout de suite les choses, mais ça les changera beaucoup plus durablement et confortablement qu’une loi qui est encore une fois basée sur la répression de ce que nos dirigeants trouvent anormal, tout en invoquant de nobles motifs manifestement hypocrites.

Dit comme ça, ça semble tellement simple que ça me fait chier de conclure mon pavé sur un paragraphe aussi élémentaire, et pourtant… comme dans beaucoup de cas, le phénomène de la prostitution se résumerait presque à la lucidité qu’on a sur soi-même quand on émet une analyse du phénomène (la plupart des arguments anti-prostitution disparaîtraient), et à l’empathie qu’on a pour autrui quand on considère sa situation (client ou prostitué, ou autre). Si ces deux éléments étaient un peu plus présents chez les humains de notre société, le problème des conditions de travail serait en grande partie réglé, et la traite ne marcherait plus puisque boycottée en conscience…

Et notez que cette manière de fonctionner est déjà en cours : le fait que vous soyez sur un blog qui ne prenne pas parti en faveur d’un groupe ou d’un autre, et qui vous invite à avoir de l’empathie pour tout le monde montre bien que cela existe (et j’ai beaucoup de plaisir quand je vois que ces articles sont partagés par d’autres gens qui tiennent le même discours : quelque part, ça veut dire que de plus de gens y sont sensibles)…

Bref… à nous de faire ce qu’une répression légale est incapable de faire… Après tout, demander à l’état d’interdire la malbouffe n’est jamais aussi productif que de choisir d’acheter de la bouffe de qualité… Demander à l’état d’interdire l’esclavage n’est jamais aussi productif que de calibrer son mode de vie pour encourager l’esclavage le moins possible, et dans le cadre de la prostitution, c’est une chose que l’état dépense des ressources pour régler le problème de l’esclavage (pas toujours avec efficience, mais bon, c’est comme ça, pour l’instant), mais il est de notre responsabilité d’avoir conscience de notre impact sur le monde… et ça, c’est pas incompatible avec le fait de fréquenter des prostitué(e)s, ou de se prostituer.

Manifestement, le problème n’est pas monolithique et uniforme : il serait absurde de nier qu’il y a de l’esclavage dans la prostitution, de la même manière qu’il serait absurde de léser l’ensemble du métier en ignorant tous ceux qui se prostituent par choix.

Au vu de ces deux constats, il me semble évident qu’une solution fonctionnant à un seul niveau ne peut pas être fonctionnelle sur le long terme…

Certains pourraient dire que « c’est trop compliqué »… Mais j’ai envie de dire que c’est déjà, potentiellement, possible, puisque les juges et policiers font déjà du cas par cas, dans les faits… Il serait peut-être temps que ce cas par cas, avec les clients, les prostituées, et dans les autres pans de la société, soit intégré dans la théorie juridique, et non plus seulement dans la pratique… C’est sûr, ça nécessiterait des capacités d’abstraction un peu plus importantes de la part des policiers et fonctionnaires, mais en même temps, le monde se complexifie, pourquoi faudrait-il que les paradigmes simplistes qui cartographiaient le monde il y a un siècle soient toujours utilisés en référence ?

Publicités

11 réflexions sur “Loi sur la prostitution…

  1. un commentaire qui m’a été laissé sur facebook, par une personne travaillant aussi dans cette branche, qui m’a autorisé à citer son propos :

    dans le passage sur les névroses des prostituées
    j’aurais rajouté qu’il y a aussi tellement d’hommes qui ont été abusés
    et que c’est pas étonnant qu’ils cherchent à se rapprocher de personnes à l’écoute et sans jugement face à leur propres « tares » ou exentricités sexuelles liées à leur passif

    les mecs ont encoe plus de mal à en parler
    par pudeur
    mais aussi parce que’on les bassine tellement avec les violebces faites au femmes qu’ils se sentent nul de ramener leur fraise
    mais si tu savais le nombre de mecs qui m’entourent qui ont aussi été violés…
    sans parler du fait que personne ne connaitr la proportion de femmes qui ont été abusées, et encore moins la proportiens de femme qui sont travailleuses
    et que don l’argument est pas fiable
    c’est un pb qui touche tout le monde, et ne le souligner que chez les travailleuses du sexe c’est une aberration tout aussi hypocrite que leur soit disant volonté d’aider « les femmes »
    à grands coups de pénalisation
    m’est avis..
    en fait, c’est une stigmatiosation de plus…

    • « sur les névroses des prostituées » n’est pas le mot approprié pour décrire l’Etat de Stress Post Traumatique (ou PTSD) qui survient pour 68% des personnes prostituées quelque soit les conditions d’exercice (rue, bordel…), et la législation du pays (résultat de l’étude internationale ci dessous). Le PTSD est caractérisé par un sentiment de peur, de stress qui survient sans raison apparente, par des flashs backs, des réminiscences, des cauchemars, insomnies… état qui peut conduire au suicide.

      Témoignage de Lolita « PERSONNE NE PEUT VIVRE AVEC CE QUE J’AI DANS LA TÊTE, IL SUFFIT QUE JE FERME LES YEUX POUR QUE CES HORREURS ME REVIENNENT. ET TOUS LES JOURS, TOUTES LES NUITS C’EST LE MÊME CALVAIRE, C’EST UNE TORTURE. QUE QUELQU’UN M’AIDE À EN FINIR, JE N’AI PLUS LA FORCE DE TENTER QUOI QUE CE SOIT.
      Bon Dieu ! Je voudrais juste une moment de répit, un repos. En finir avec ce monde, partir, partir, juste partir… » (Mali actualités, Prostitution des africaines en Europe : Révélation, 2013/05)

      68% des personnes prostituées souffrent d’un état de stress post traumatique (deux fois plus que les vétérans du Vietnam, 10 à 20 fois plus que la population générale), c’est le résultat de la plus importante étude internationale sur le sujet, sur plus de 800 personnes prostituées ( Farley, M., Cotton PsyD, A., Lynne MSD, J., Zumbeck PhD in psychological, S., Spiwak, F., Reyes, M.E., Alvarez , D., Sezgin, U.)
      http://www.prostitutionresearch.com/pdf/Prostitutionin9Countries.pdf

      Journal of Trauma Practice 2(3/4):33–74. 
      http://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1300/J189v02n03_03#.Ulqf9lDxpco

      Quand aux idées suicidaires récurrentes, et aux tentatives de suicides des personnes prostituées, elles sont 170 FOIS PLUS FRÉQUENTES QUE LA NORMALE ( A Teixeira, 2011). Ce taux est si important qu’il est sans commune mesure avec les suicides de policiers, ou autres. http://algarvedailynews.com/news/4613-suicidal-prostitutes-in-shocking-new-report

      Phillis Chester, en 1994, avait déjà noté que les femmes prostituées comptent pour 15% des suicides rapportés par les hôpitaux américains, et tous les livres autobiographiques [La Dérabade (Jeanne Cordelier), Putain (Nelly Arcan)], comme les associations d’aides au personnes prostituées rapportent leurs idées suicidaires et leurs tentatives de suicide ;

      « Et si JE MEURS AVANT MON SUICIDE, C’EST QU’ON M’AURA ASSASSINÉE, je mourrai entre les mains d’un fou, étranglée par un client parce que j’aurai dit un mot de trop (), je mourrai d’avoir tu ce que je pense passionnément, MA CONTRIBUTION À CE QU’IL Y A DE PIRE DANS LA VIE » Nelly Arcan, Putain, p. 87
      Nelly Arcan est s’est suicidée en septembre 2009, à 36 ans. Elle a vécu à Montréal où elle a été prostituée pendant plusieurs années. J Cordelier s’ouvrit les veines, sa meilleure amie aussi…

      NON on ne peut vraiment pas dire que la prostitution soit sans sans dommage psychologique, ce qui Le Parlement Européen a reconnu le 6 février 2013 au sujet de la prostitution:
      « des SÉQUELLES PSYCHOLOGIQUES GRAVES ET PROVOQUE DES DOMMAGES ou des souffrances physiques ou sexuelles… porte atteinte à l’état de santé général des femmes et des jeunes filles ».
      http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-%2F%2FEP%2F%2FTEXT+TA+P7-TA-2013-0045+0+DOC+XML+V0%2F%2FFR

      • Bonjour,

        merci pour tous ces témoignanges très touchants qui permettent aux gens de voir ce que doivent endurer certaines prostituées.

        Par contre, je me permets de recadrer l’interprétation que vous faites des sources citées :

        Lorsque je parle de névroses, je fais référence au pathos qui pourrait pousser à choisir ce métier… Vous, vous parlez d’autre chose : le syndrome de stress post traumatique, qui a lieu lors d’évènements que l’on juge traumatisants.

        La logique de votre raisonnement est fallacieuse : vous assimilez ce syndrome à la prostitution en laissant entendre qu’intrinsèquement, la prostitution est traumatisante, or ce n’est pas le cas, puisque les témoignages le prouvent (et en toute logique, cela dépend des croyances introjectées par l’individu et de la manière dont on a été amené à faire ce métier).

        Je ne conteste pas les chiffres et sources que vous citez, je conteste leur récupération fallacieuse qui consiste à considérer que la prostitution est intrinsèquement cause de PTSD, alors que manifestement, les études ont été conduites sur une grande proportion de femmes forcées à faire ce travail (pourtant cette variable me semble significative, mais si vous n’êtes pas d’accord, expliquez-moi), et dans des climats culturels où la prostitution est considérée péjorativement : ces sources informent plus sur la prostitution forcée que la prostitution libre, et informent surtout sur la croyance dominante par rapport à la prostitution libre, à un instant T, plus que sur la prostitution libre elle-même.

      • Ce qui est terrible, c’est qu’au delà de la réalité d’une situation épouvantable (les réseaux mafieux et le lien drogue/prostitution), il faille user d’arguments fallacieux pour en parler

        Citer des études où sont interrogées des femmes de Zambie et d’Afrique du Sud quand on est au fait des problématiques spécifiques de la place des femmes et des violences sexuelles dans ces pays – cf le récent scandale du viol collectif au Kenya puni par une « tonte de pelouse » – c’est de l’ordre au mieux de la manipulation des statistiques, au pire de la désinformation

        En outre, Nelly Arcan s’est suicidée bien après son arrêt de la prostitution, et elle n’est pas aussi critique que ça sur l’activité (elle avait déjà d’autres problèmes psy bien avant, qu’elle évoque dans son livre « putain », qui ont plutôt été jugulés par sa période prostitutionnelle et ont rejailli ensuite)

        Bref, un peu de discernement dans les choix faits des arguments antiputes, ça serait bien aussi. Histoire d’élever le débat et de s’attaquer aux vrais problèmes.

  2. Commentaire pris sur les réseaux sociaux, sur un groupe féministe (les copines de Causette) : une personne a réagi en considérant qu’il était scandaleux d’oser dire qu’il existe aussi des prostituées qui prennent leur plaisir à leur métier… En fait, elle a dit « au secours » en citant une de mes phrases : au cas où ce n’est pas clair, je ne dis pas que « les prostituées aiment ça », ce serait un raisonnement catégoriel absurde… Par contre, moi, j’en ai rencontré qui ne cachent pas leur plaisir, et je l’exprimais pour pouvoir invalider l’argument qui dit que c’est une activité intrinsèquement sans plaisir

    Bref, ce qui était utilisé comme contre exemple assumé a été récupéré pour me faire dire que je pensais que c’était le cas général (c’est classique, mais c’est un sophisme…), et donc une femme a émis ce commentaire en réaction :

    « il faudrait arrêter de pousser des cri d’effroi dès qu’une personne, de sexe masculin, se pose contre ce projet de loi. C’est tout sauf constructif, or cet article est lui, au moins constructif, beaucoup plus que les indignations qu’il suscite.
    De plus c’est si inconcevable qu’une pute puisse de temps en temps prendre du plaisir ? Et quand on a connu une pute qui prenait du plaisir, on doit se demander si elle ment ? ET mieux nier sa position de sujet dans l’espace prostitutionnel ? »

  3. Un grand merci pour cet article assez exhaustif, engagé et pondéré

    Prostituée par choix, pour tout un tas de raisons (j’aime le sexe, j’aime la liberté qu’apporte l’argent, la diversité des partenaires, une vie « rangée » m’ennuie, j’aime avoir les moyens de mon indépendance, j’aime les rapports de séduction avec les clients etc etc etc)

    A côté de ça, et oserai-je dire en conformité avec ces valeurs d’indépendance, de choix et de liberté, je suis une féministe convaincue. (en un seul mot, merci).

    Quand je vois le sort qui nous est fait « les pauvres, elles peuvent pas être consentantes », ça me fait penser aux discours machistes quand les femmes réclamaient le droit de vote (acquis en France tardivement en 1945)

    Donc, nous ressortir la tarte à la crème du syndrôme de Stockholm, ça va bien
    C’est quoi le problème psy des « féministes » ?(qui pour moi sont juste des mysandres voire des mysantropes)

    Ne projette-t’on sur l’autre que ce qu’on connait ? Tu n’as pas un physique facile, des capacités cognitives limitées ? Forcément si tu t’imagines pute, c’est pas avec des clients qui t’auront choisie mais des gens comme toi, qui ont forcément la haine de l’autre

    Voir les clients comme des gens bien, c’est pas Stockholm, c’est se voir soi-même comme quelqu’un de bien, y compris en ayant des relations sexuelles tarifées.

    Le respect et l’estime de soi vont bien au delà du nombre d’expériences sexuelles (et de l’argent qu’on gagne). A moins que les « féministes-mysantropes » soient encore dans le schéma rétrograde qu' »une femme qui a de nombreux partenaires, c’est mal » et « une femme qui gagne de l’argent, c’est mal »

    Sérieusement, peut-on vraiment parler de « féminisme » quand il y a autant de valeurs liberticides et rétrogrades latentes derrière les discours misérabilistes

    Donc le symptôme du renard à la queue coupée, ça va bien, hein … Et ça vaut aussi pour les hommes qui ont (ou auraient) honte d’aller aux putes, et qui projettent leur dégoût d’eux-mêmes sur les autres

    • merci, Gwendoline, pour ce post que je trouve touchant

      touchant, parce que ça me fait vraiment du bien de lire quelqu’un qui a de l’estime pour soi et qui invite à l’estime de soi

      • C’est surtout que je suis choquée par l’infantilisation permanente, et des clients, et des femmes. Comme vous, je ne reviens pas sur l’idée que les réseaux sont une abomination. J’ai juste pas envie que la liberté de disposer de son corps soit jetée avec.
        Cela dit, pour le coup, dans la pacification hommes/femmes, j’en ai oublié les « haches » … il faut biensûr lire « misanthrope » 😮

  4. autre commentaire reçu en message privé sur facebook, que je copie avec autorisation de son auteure :

    je crois que le débat actuel sur le sujet est tellement confus, politiquement tordu, qu’on s’y perd. Ce qu’on entend comme horreurs révèle un rapport au corps désolant. Dans des temps reculés j’ai été ‘hôtesse-strip-teaseuse’ à pigalle, je l’ai clairement vécu comme une forme de prostitution, sans pour autant mal le vivre. Au contraire, d’ailleurs, ç’a été très enrichissant d’un point de vue personnel et relationnel. Autant mes amis proches le comprennent très bien, autant le sujet s’est avéré être carrément inabordable avec la plupart des gens, qui me prennent pour une frappée sans respect pour moi même et mon propre corps. Etre hôtesse d’accueil dans un cabinet d’avocats, en revanche, m’a bousillée

  5. Super article. En gros, c’est l’article que j’aurais aimé écrire. Donc merci de l’avoir écrit.

    J’aurais rajouté deux seaux d’eau à ton moulin.

    1 – D’abord, pour encore enfoncer le clou de l’absurdité de la loi : on ne peut pas savoir où s’arrête le service à la personne et où commence le travail sexuel. Quelle est la limite entre le massage et le massage érotique et la prostitution ? Quelle est la limite entre la photo d’art et la photo porno (quand même, dans les deux cas, je vends mon corps pour le plaisir d’autrui) ; entre la danse artistique, la danse érotique et la prostitution ? Quand je laisse un fétichiste des pieds me payer pour me faire une pédicure, est-ce un service sexuel (vu qu’il prend son pied) ? Est-ce que c’est un service sexuel si j’attache et je fouette quelqu’un dans un jeu S/M sans le toucher sous la ceinture ? Le monde des envies, des plaisirs et des fantasmes est si vaste que je vois mal comment légiférer (à part réduire le sexe à sa normalisation « pénétrative » affligeante et donc laisser la porte ouverte à toutes les prostitutions un peu inventives — ce qui serait sympa mais absurde).

    2 – Ensuite, une proposition qui est défendue au moins par Dan Savage (mais je suppose qu’il n’est pas le seul, je n’ai juste pas fait l’effort d’aller chercher s’il y en a d’autres), c’est de légaliser la prostitution en proposant un double enregistrement. Du côté des praticien-ne-s, une forme de ‘registre des métiers’, assortie d’une forme de cahier des charges ou au moins de code de conduite – ça serait un moyen de faire le tri entre les indépendantes et celles qui sont exploitées par les réseaux. Du côté des clients, un agrément nominatif (qui permettrait de blacklister les connards). Et comme ça, le client qui fait appel à quelqu’un qui n’est pas enregistré sait qu’il fait travailler les réseaux (et à lui, on colle une p…n d’amende) ; et les filles savent que les clients qui n’ont pas de numéro d’agrément sont des mecs qui ne jouent pas le jeu (donc potentiellement des mecs dangereux). Certains crieront au flicage, mais c’est finalement exactement le fonctionnement de la plupart des métiers « légaux », puisqu’on ne peut pas légaliser sans réglementer : quand je file ma carte vitale à un kiné ; quand je dois avoir une licence de la FFT pour un cours de tennis avec un moniteur diplômé. Mais pour que ça marche, il faut réellement dé-stigmatiser la profession, sinon oui ça sera un vrai flicage.

    • Salut !

      bon, d’abord, je dois dire que je suis super touché, parce que j’adore ton blog, et du coup, te voir venir poster par ici et dire que tu aimes mon travail, bha ça me fait tout drôle !

      pour ton premier point, je suis d’accord

      pour ton second point, j’aimerais rajouter un truc : ta solution a le mérite de faire de la prostitution un métier comme un autre, et c’est déjà énorme. Cela se fait dans certains pays, mais on peut aller encore plus loin : on peut contourner le souci qu’il y a à fliquer, parce qu’effectivement, dans l’absolu, il n’y a pas de légitimité à empêcher un humain de se proclamer prof de tennis ou ingénieur, ou kiné et à l’empêcher de bosser…

      On pourrait donc penser à un système hybride où coexistent des gens fédérés (avec le gage de qualité qui va avec) et des indépendants… Dans mon expérience, ces indépendants sont soit mauvais dans leur métier (et donc pas dignes d’être fédérés) ou des génies en haut du panier (donc n’ayant pas besoin d’être fédérés tant leur compétence est grande)… En pratique, ça se passe déjà avec mon métier de thérapeute : il existe plein de fédérations qui ne boycottent pas les non-fédérés, et ça marche. Quant aux escrocs, le bouche à oreille marche bien plus vite que le contrôle légal, et peut déboucher sur une répression légale si il y a plainte.

      Cette solution aurait le mérite de ne pas forcer les gens à adhérer à une norme imposée.

      On se rejoint, de toutes manières, sur le fait de dé-stigmatiser la profession

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s