Dans le futur, les animaux ont-ils des droits ?

Hop-là, nouvelle vidéo sur un sujet qui m’intéresse particulièrement 🙂

Cette vidéo devait paraître en Décembre 2016, et finalement, nous avons dû la retourner, parce qu’elle ne tenait vraiment pas la route.

On est partis pour les remarques qui ne rentraient pas dans la vidéo :

Le droit de vote aux poules, une idée novatrice…

On peut, bien sûr, imaginer que le droit puisse concerner des êtres aux capacités cognitives équivalentes aux nôtres : des robots très développés, des intelligences artificielles conscientes, des esprits simulés, des espèces extraterrestres sentientes…

Mais à l’heure actuelle, on n’a pas rencontré ces entités, et le problème se poserait différemment puisque je présuppose qu’elles auraient des capacités leur permettant de discuter d’égal à égal avec nous. Dans le cas des animaux non-humains, ils n’ont pas cette capacité, mais peuvent-ils quand même être concernés par le droit ?

Cela veut-il dire qu’ils seraient nos égaux ? Pour réfléchir à cette question, je vous propose qu’on creuse un peu l’idée d’égalité en droits.

Dans la vidéo, je parle d’axiomes du droit, c’est à dire qu’il y a des propositions qu’on admet, et qui semblent solides, parce que si on ne les admet pas, on crée un contresens logique.

Certains théoriciens appellent « droit naturel » le droit qui est le plus proche possible des axiomes du droit, et « droit positif » les autres droits. Le droit positif, c’est tout ce qui sert à cadrer les interactions entre êtres humains, mais qui, à la base, n’est pas vraiment considéré par le droit naturel.

Le code de la route, par exemple, est l’une des formes que prend le droit positif : c’est une convention entre êtres humains de choisir si on traverse au feu rouge ou au feu vert.

Le droit positif est nécessairement plus complexe que le droit naturel (ça veut pas forcément dire « mieux », ça intègre juste plus de paramètres), mais ne le contredit pas forcément : un contrat entre deux personnes est une forme de droit positif, une convention collective en est une autre forme…. Parfois, le droit positif contredit le droit naturel, et selon la tendance politique, certains humains sont prêts à rendre le droit positif très important, même s’il contredit le droit naturel produisant ainsi des paradoxes nombreux, dont on parlera dans un autre article. Il y a aussi d’autres humains qui souhaitent plutôt limiter le droit positif au strict minimum.

En fait, si les animaux étaient concernés par le droit, ils seraient a priori concernés par le droit naturel, par les axiomes les plus basiques du droit. Mais quels sont-ils ?

On pourrait résumer simplement le droit naturel en parlant de propriété : tout droit est d’abord un droit de propriété privée. L’axiome de base de cette forme de droit s’appuie sur l’idée qu’un individu est propriétaire de son corps. Le meurtre est donc proscrit parce qu’il ne respecte pas la propriété du corps d’un individu (sauf s’il est d’accord), le viol l’est aussi, et ainsi de suite… De la même manière, le vol peut-être proscrit, mais ce point est celui qui est le plus sujet à débat en politique, et on en reparlera car c’est passionnant, mais vraiment hors sujet ici.

Lorsqu’on parle d’égalité en droit, on parle bien sûr d’égalité face au droit naturel : les individus égaux en droits sont en fait concernés par les mêmes principes du droit, les mêmes axiomes. Face au droit positif, les individus ne sont pas souvent égaux, quelle que soit la culture, puisque dans un conflit juridique, l’intention et les conséquences comptent autant que l’acte lui-même, tout comme le vécu d’un individu et ses capacités de prise de décision à l’instant T. Et je ne parle même pas du fait que la justice soit administrée par des humains qui ne sont pas impartiaux, je dis juste que sur le papier, il n’y a déjà plus vraiment d’égalité en droit dès qu’on est face au droit positif (pas que je trouve ça absurde en soi).

Ainsi, élargir les axiomes du droit naturel aux animaux et considérer qu’eux aussi sont propriétaires de leur corps n’implique pas de les rendre concernés par le droit positif : cette position répond aux remarques perplexes telles que « les animaux vont-ils voter dans une telle conception du droit? ».

Notons quand même qu’élargir les axiomes du droit aux animaux ne rend pas le droit moins centré sur l’homme : que se passe-t-il si un humain tue un animal, dans un tel système ? Le droit peut-il être autre chose qu’une construction humaine ?

Le droit peut-il être autre chose qu’anthropo-centré ?

Admettons qu’un animal subisse une quelconque forme de maltraitance, comme on en voit parfois sur les réseaux sociaux (et comme il s’en passe chaque jour dans le monde)… L’animal peut faire respecter son droit naturel (la propriété de son corps) en tentant de fuir, ou en se défendant. Ce n’est certes pas un langage humain qui est utilisé, mais l’intention semble claire : cet animal ne consent pas à se faire bouffer et se protège avec les capacités dont il dispose. On pourrait arguer que cet animal n’est pas aussi conscient que nous le sommes et qu’il n’est conduit que par des automatismes, mais nous autres humains sommes également mus par des automatismes, et je ne connais pas de manière de placer la proportion d’automatismes dans la prise de décision qui ne soit pas arbitraire (encore un cas où nous sommes juge-et-parti en traçant une limite)…

En dehors d’un cas de nécessité (style « la survie »), si un humain considère que l’animal est concerné par le droit naturel, alors cet humain n’a pas de raison de le tuer.

Mais si ce droit n’est pas respecté à cause d’un rapport de force trop important, comme on le voit dans les cas de cruauté envers les animaux où l’animal ne peut pas se défendre, qui fait respecter le droit ?

Il existe plusieurs conceptions différentes du droit et plusieurs mesures à prendre face à un préjudice subi :

  • on peut appliquer une punition, pour exorciser la souffrance des humains demandant réparation (dans le cas présent, on parle surtout d’exorciser le traumatisme psychologique des humains qui réalisent la dureté du sort de l’animal)
  • on peut demander réparation quand c’est possible, et à défaut, de la considération pour la souffrance des victimes :c’est l’un des principes clés de la justice restaurative
  • on peut faire en sorte que le dit préjudice ne se reproduise pas dans l’avenir (incarcération, bannissement, interdiction de « posséder » un animal dans le cas présent, etc…)

Mais quelle que soit la conception du droit, c’est toujours une entité humaine qui prendra ces mesures : un humain, une association de protection animale, un groupe d’humains… On ne voit jamais un teckel à poil ras ou sa famille demander réparation après une maltraitance, ce sont toujours les humains qui plaident par procuration pour faire valoir leur vision du droit de l’animal qui a subi le préjudice…

Autrement dit, c’est à mon sens une intervention qui satisfait d’abord des besoins humains que de défendre les droits des animaux.

Je ne dis pas pour autant qu’il ne faut pas le faire, j’ai même une certaine tendresse pour les gens qui s’autorisent à penser autrement que dans le cadre moralement avalisé par une majorité sociologique ou par les représentants de l’état (en fait, je trouve même ça assez salutaire en termes d’hygiène intellectuelle).

Ce n’est donc pas pour condamner le fait de défendre les droits des animaux que j’écris cela, mais juste pour souligner que les conflits entre humains à propos du droit des animaux sont d’abord des conflits entre humains (même s’il y a des vies d’animaux en jeu).

Du coup, à la question « les animaux ont-ils des droits dans le futur ? », je répondrais que je ne sais pas, mais qu’il est probable que  le concept de droit soit moins important à leur bien-être que ce qu’on pourrait imaginer de prime abord : ma conviction personnelle est qu’on ne prendra pas nécessairement plus soin des animaux parce qu’on le doit ou que c’est cohérent avec notre vision du droit, mais parce qu’on peut le faire, qu’on a le choix grâce aux technologies disponibles.

Est-il alors pertinent de faire respecter le droit ?

Allons plus loin à partir de cette réflexion :

Si l’un des chats qui vivent chez moi ramène une souris qui n’est pas morte, est-ce que je protège cette souris ? Le chat n’en a a priori pas grand chose à foutre que j’aie les moyens de le nourrir avec des croquettes végétales nutritionnellement optimales… Le chat s’en fout aussi, probablement, que la souris soit propriétaire de son corps… Est-ce que j’interviens ?

Dans cette situation, je n’ai pas particulièrement de réponse absolue, j’ai même l’impression qu’il y a forcément une part d’arbitraire dans la décision qu’on prend (agir, ou ne pas agir). La meilleure piste de réflexion que j’aie à disposition au moment où j’écris ces lignes, c’est que j’essaierais personnellement d’être au moins lucide quant au côté rationnellement indécidable de ma prise de décision… Autrement dit, sauver ou non cette souris est moins important que le fait de réaliser que je vais choisir de privilégier un arbitraire plutôt qu’un autre. Cette manière d’appréhender le problème permet au moins d’avoir conscience du prix à payer quand on prend une décision (il est souvent très élevé, sinon les débats éthiques n’auraient pas grand intérêt).

Cette situation peut sembler insignifiante par rapport à l’exploitation industrielle des animaux. Pourtant, la logique risque fort d’être la même dans l’avenir si les humains ne mangent plus de viande et qu’il est inacceptable moralement de le faire pour la majorité d’entre eux : va-t-on trouver pertinent d’intervenir lorsque des humains mangent encore des animaux ?

Il est probable qu’en quelques générations, dans des régions avec un certain avancement technologique, les humains n’aient plus du tout envie de tuer des animaux parce qu’ils n’auront plus vraiment la croyance que c’est nécessaire (d’ailleurs, déjà à notre époque, beaucoup d’humains sont, en pratique, absolument incapables de mettre fin à la vie d’un animal eux-mêmes, et seraient végétariens s’ils devaient faire l’abattage eux-mêmes)

On peut imaginer que la chasse, discipline vieillissante comptant de moins en moins d’abonnés dans nos pays, devienne une pratique barbare aux yeux de la majorité (surtout si la réalité virtuelle progresse au point d’être indifférenciable du monde réel, mais c’est peut-être pas pour tout de suite). Il est même possible que ceux qui voudraient encore de tuer des animaux pour manger soient ostracisés par la société, ou en tout cas, aient à assumer le malaise relationnel qui en découle.

Mais est-ce que cette vision du droit des animaux est imposable à des humains qui ne la reconnaissent pas ? Rappelons que nous raisonnons sur la bases d’axiomes, qui sont admis, et qui, donc, sont contestables… Rappelons aussi que « les humains », c’est une case assez large pour ranger tant de monde :  ça regroupe des individus extrêmement différents en termes de capacité à comprendre le droit, en termes de standards culturels, et de capacités d’abstraction… (on pourrait aussi appliquer ce que je viens de dire à la case « les animaux », nb).

Si des humains ont un système de croyance dans lequel ils font partie d’un grand tout, d’une boucle, et qu’ils tuent des animaux en faisant partie de ce tout, en sachant qu’eux-mêmes retourneront à la terre, est-il pertinent d’intervenir ? Leur axiomatique serait probablement cohérente, même si moins complexe que celle dont je parle dans la vidéo (mais « plus complexe » ne veut pas dire « mieux », d’ailleurs)…

Dans un cadre strictement humain, c’est aussi un problème complexe : est-ce que j’interviens lorsqu’il y a un acte que j’estime inacceptable de mon point de vue, alors qu’il a lieu dans un système qui a l’air de rester stable ? C’est un problème qui se pose régulièrement entre humains : est-ce que le rituel religieux de la circoncision est tolérable dans une société comme la nôtre ? est-ce qu’un touriste qui va à l’étranger doit intervenir s’il voit un homosexuel arrêté par la police ? est-ce qu’un médecin d’une ONG doit intervenir lorsqu’il sait qu’une enfant va être excisée ?

Dans certains cas, ces violences, quoiqu’intolérables d’un certain point de vue, font partie d’une dynamique sociale : on trouve ainsi des tribus où l’on jette des pierres à des enfants parce qu’ils ont porté en eux le mauvais œil pour sauver leur village, et soustraire un tel enfant à son sacrifice reviendrait à mettre les villageois dans une telle angoisse que leur vie serait mise en danger. Dans le même registre, je vous conseille le livre Souad, brûlée vive, dans lequel l’une des narratrices raconte comment elle a dû faire des pieds et des mains pour pouvoir soigner une fille brûlée à l’essence par son oncle à cause d’un rapport sexuel hors mariage : elle devait mourir pour que l’honneur de la famille soit préservé, et jamais le personnel hospitalier ni même les membres de la communauté n’auraient accepté que Souad soit soignée (trop difficile d’assumer ensuite). Il a donc fallu qu’elle trouve une solution habile pour préserver cette dynamique sociale tout en soignant la victime (et en l’emmenant loin… très très loin…)

Là encore, il est compliqué de trouver une réponse qui soit en tout point satisfaisante, et le choix qu’on fait dans ces moments là est en partie arbitraire. C’est l’un des moments où il devient, à mon avis, important de lâcher prise quant à son impuissance, mais aussi de se rappeler consciemment qu’on fait un choix (même s’il implique des conséquences bouleversantes).

A ce moment-là, vous me direz peut-être : « oui, mais, peut-être qu’on arrivera un jour à un état de développement planétaire où il n’y aura plus de décalage de valeurs entre les humains, et peut-être qu’on n’aura plus du tout à choisir… »

et bien… euh… comment dire…

Comme dans une brochure des témoins de Jéhovah

 

D’une manière générale, les systèmes les plus durables sont ceux qui bénéficient d’un certain chaos et d’une certaine variété interne : l’uniformité nuit à la durée de vie d’un système lorsque celui-ci est complexe, car il manque de capacité à s’adapter. Cette variété, cette capacité à profiter du chaos, c’est ce qui permet à un système de conserver son information et de s’auto-entretenir.

Ainsi, il est tout à fait logique que coexistent des systèmes organisés extrêmement complexes, et d’autres qui sont beaucoup plus simples. Comme je l’écrivais plus haut, « complexe », ça ne veut pas dire « mieux », et il est probable que les différences de systèmes de valeurs entre les humains, à l’échelle planétaire, soient profitable aux humains, mais aussi au vivant en général.

Dans le cas de l’humanité, par exemple, des cultures moins complexes sont en général plus connectées à certains sets de compétence très utiles en cas de cataclysme ou d’effondrement de civilisation, mais ne peuvent pas trouver de solution à certaines problématiques là une civilisation complexe le peut. C’est un bon exercice d’éveil intérieur, d’ailleurs, d’essayer de vivre, parfois, à l’ancienne, juste pour goûter à un mode de vie différent, et réactiver certains systèmes de valeur dans son système nerveux. Je vous conseille, à ce propos, l’émission « rendez-vous en terre inconnue« , que je trouve passionnante : on y voit souvent une star du show-business pleurer en fin d’émission, parce qu’elle a réactivé une façon de penser le monde qui n’est pas toujours favorisé dans les milieux urbains modernes, et ça peut avoir un effet libérateur sur le psychisme.

Il y aura donc probablement des humains qui vivent très différemment les uns des autres dans le futur, et ce même si la majorité des humains avait une interaction avec les animaux qui ressemblait à l’iconographie d’un Watchtower (vous savez, le magazine des témoins de Jéhovah où des enfants de toutes les ethnies câlinent un lion tout calme sur une pelouse parfaitement tondue).

Et au delà de la question de la résistance de notre civilisation à l’entropie, il est probable que les humains aient toujours un impact sur le monde, même en cherchant à le diminuer : pour encore quelques temps, aucune axiomatique de droit, ni aucune fuite dans les concepts mentaux, ni aucune solution technologique ne sera probablement à même de nous dispenser de regarder en face l’impact que nous avons sur le monde.

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s