Dans le futur, les animaux ont-ils des droits ?

Hop-là, nouvelle vidéo sur un sujet qui m’intéresse particulièrement 🙂

Cette vidéo devait paraître en Décembre 2016, et finalement, nous avons dû la retourner, parce qu’elle ne tenait vraiment pas la route.

On est partis pour les remarques qui ne rentraient pas dans la vidéo :

Le droit de vote aux poules, une idée novatrice…

On peut, bien sûr, imaginer que le droit puisse concerner des êtres aux capacités cognitives équivalentes aux nôtres : des robots très développés, des intelligences artificielles conscientes, des esprits simulés, des espèces extraterrestres sentientes…

Mais à l’heure actuelle, on n’a pas rencontré ces entités, et le problème se poserait différemment puisque je présuppose qu’elles auraient des capacités leur permettant de discuter d’égal à égal avec nous. Dans le cas des animaux non-humains, ils n’ont pas cette capacité, mais peuvent-ils quand même être concernés par le droit ?

Cela veut-il dire qu’ils seraient nos égaux ? Pour réfléchir à cette question, je vous propose qu’on creuse un peu l’idée d’égalité en droits.

Dans la vidéo, je parle d’axiomes du droit, c’est à dire qu’il y a des propositions qu’on admet, et qui semblent solides, parce que si on ne les admet pas, on crée un contresens logique.

Certains théoriciens appellent « droit naturel » le droit qui est le plus proche possible des axiomes du droit, et « droit positif » les autres droits. Le droit positif, c’est tout ce qui sert à cadrer les interactions entre êtres humains, mais qui, à la base, n’est pas vraiment considéré par le droit naturel.

Le code de la route, par exemple, est l’une des formes que prend le droit positif : c’est une convention entre êtres humains de choisir si on traverse au feu rouge ou au feu vert.

Le droit positif est nécessairement plus complexe que le droit naturel (ça veut pas forcément dire « mieux », ça intègre juste plus de paramètres), mais ne le contredit pas forcément : un contrat entre deux personnes est une forme de droit positif, une convention collective en est une autre forme…. Parfois, le droit positif contredit le droit naturel, et selon la tendance politique, certains humains sont prêts à rendre le droit positif très important, même s’il contredit le droit naturel produisant ainsi des paradoxes nombreux, dont on parlera dans un autre article. Il y a aussi d’autres humains qui souhaitent plutôt limiter le droit positif au strict minimum.

En fait, si les animaux étaient concernés par le droit, ils seraient a priori concernés par le droit naturel, par les axiomes les plus basiques du droit. Mais quels sont-ils ?

On pourrait résumer simplement le droit naturel en parlant de propriété : tout droit est d’abord un droit de propriété privée. L’axiome de base de cette forme de droit s’appuie sur l’idée qu’un individu est propriétaire de son corps. Le meurtre est donc proscrit parce qu’il ne respecte pas la propriété du corps d’un individu (sauf s’il est d’accord), le viol l’est aussi, et ainsi de suite… De la même manière, le vol peut-être proscrit, mais ce point est celui qui est le plus sujet à débat en politique, et on en reparlera car c’est passionnant, mais vraiment hors sujet ici.

Lorsqu’on parle d’égalité en droit, on parle bien sûr d’égalité face au droit naturel : les individus égaux en droits sont en fait concernés par les mêmes principes du droit, les mêmes axiomes. Face au droit positif, les individus ne sont pas souvent égaux, quelle que soit la culture, puisque dans un conflit juridique, l’intention et les conséquences comptent autant que l’acte lui-même, tout comme le vécu d’un individu et ses capacités de prise de décision à l’instant T. Et je ne parle même pas du fait que la justice soit administrée par des humains qui ne sont pas impartiaux, je dis juste que sur le papier, il n’y a déjà plus vraiment d’égalité en droit dès qu’on est face au droit positif (pas que je trouve ça absurde en soi).

Ainsi, élargir les axiomes du droit naturel aux animaux et considérer qu’eux aussi sont propriétaires de leur corps n’implique pas de les rendre concernés par le droit positif : cette position répond aux remarques perplexes telles que « les animaux vont-ils voter dans une telle conception du droit? ».

Notons quand même qu’élargir les axiomes du droit aux animaux ne rend pas le droit moins centré sur l’homme : que se passe-t-il si un humain tue un animal, dans un tel système ? Le droit peut-il être autre chose qu’une construction humaine ?

Le droit peut-il être autre chose qu’anthropo-centré ?

Admettons qu’un animal subisse une quelconque forme de maltraitance, comme on en voit parfois sur les réseaux sociaux (et comme il s’en passe chaque jour dans le monde)… L’animal peut faire respecter son droit naturel (la propriété de son corps) en tentant de fuir, ou en se défendant. Ce n’est certes pas un langage humain qui est utilisé, mais l’intention semble claire : cet animal ne consent pas à se faire bouffer et se protège avec les capacités dont il dispose. On pourrait arguer que cet animal n’est pas aussi conscient que nous le sommes et qu’il n’est conduit que par des automatismes, mais nous autres humains sommes également mus par des automatismes, et je ne connais pas de manière de placer la proportion d’automatismes dans la prise de décision qui ne soit pas arbitraire (encore un cas où nous sommes juge-et-parti en traçant une limite)…

En dehors d’un cas de nécessité (style « la survie »), si un humain considère que l’animal est concerné par le droit naturel, alors cet humain n’a pas de raison de le tuer.

Mais si ce droit n’est pas respecté à cause d’un rapport de force trop important, comme on le voit dans les cas de cruauté envers les animaux où l’animal ne peut pas se défendre, qui fait respecter le droit ?

Il existe plusieurs conceptions différentes du droit et plusieurs mesures à prendre face à un préjudice subi :

  • on peut appliquer une punition, pour exorciser la souffrance des humains demandant réparation (dans le cas présent, on parle surtout d’exorciser le traumatisme psychologique des humains qui réalisent la dureté du sort de l’animal)
  • on peut demander réparation quand c’est possible, et à défaut, de la considération pour la souffrance des victimes :c’est l’un des principes clés de la justice restaurative
  • on peut faire en sorte que le dit préjudice ne se reproduise pas dans l’avenir (incarcération, bannissement, interdiction de « posséder » un animal dans le cas présent, etc…)

Mais quelle que soit la conception du droit, c’est toujours une entité humaine qui prendra ces mesures : un humain, une association de protection animale, un groupe d’humains… On ne voit jamais un teckel à poil ras ou sa famille demander réparation après une maltraitance, ce sont toujours les humains qui plaident par procuration pour faire valoir leur vision du droit de l’animal qui a subi le préjudice…

Autrement dit, c’est à mon sens une intervention qui satisfait d’abord des besoins humains que de défendre les droits des animaux.

Je ne dis pas pour autant qu’il ne faut pas le faire, j’ai même une certaine tendresse pour les gens qui s’autorisent à penser autrement que dans le cadre moralement avalisé par une majorité sociologique ou par les représentants de l’état (en fait, je trouve même ça assez salutaire en termes d’hygiène intellectuelle).

Ce n’est donc pas pour condamner le fait de défendre les droits des animaux que j’écris cela, mais juste pour souligner que les conflits entre humains à propos du droit des animaux sont d’abord des conflits entre humains (même s’il y a des vies d’animaux en jeu).

Du coup, à la question « les animaux ont-ils des droits dans le futur ? », je répondrais que je ne sais pas, mais qu’il est probable que  le concept de droit soit moins important à leur bien-être que ce qu’on pourrait imaginer de prime abord : ma conviction personnelle est qu’on ne prendra pas nécessairement plus soin des animaux parce qu’on le doit ou que c’est cohérent avec notre vision du droit, mais parce qu’on peut le faire, qu’on a le choix grâce aux technologies disponibles.

Est-il alors pertinent de faire respecter le droit ?

Allons plus loin à partir de cette réflexion :

Si l’un des chats qui vivent chez moi ramène une souris qui n’est pas morte, est-ce que je protège cette souris ? Le chat n’en a a priori pas grand chose à foutre que j’aie les moyens de le nourrir avec des croquettes végétales nutritionnellement optimales… Le chat s’en fout aussi, probablement, que la souris soit propriétaire de son corps… Est-ce que j’interviens ?

Dans cette situation, je n’ai pas particulièrement de réponse absolue, j’ai même l’impression qu’il y a forcément une part d’arbitraire dans la décision qu’on prend (agir, ou ne pas agir). La meilleure piste de réflexion que j’aie à disposition au moment où j’écris ces lignes, c’est que j’essaierais personnellement d’être au moins lucide quant au côté rationnellement indécidable de ma prise de décision… Autrement dit, sauver ou non cette souris est moins important que le fait de réaliser que je vais choisir de privilégier un arbitraire plutôt qu’un autre. Cette manière d’appréhender le problème permet au moins d’avoir conscience du prix à payer quand on prend une décision (il est souvent très élevé, sinon les débats éthiques n’auraient pas grand intérêt).

Cette situation peut sembler insignifiante par rapport à l’exploitation industrielle des animaux. Pourtant, la logique risque fort d’être la même dans l’avenir si les humains ne mangent plus de viande et qu’il est inacceptable moralement de le faire pour la majorité d’entre eux : va-t-on trouver pertinent d’intervenir lorsque des humains mangent encore des animaux ?

Il est probable qu’en quelques générations, dans des régions avec un certain avancement technologique, les humains n’aient plus du tout envie de tuer des animaux parce qu’ils n’auront plus vraiment la croyance que c’est nécessaire (d’ailleurs, déjà à notre époque, beaucoup d’humains sont, en pratique, absolument incapables de mettre fin à la vie d’un animal eux-mêmes, et seraient végétariens s’ils devaient faire l’abattage eux-mêmes)

On peut imaginer que la chasse, discipline vieillissante comptant de moins en moins d’abonnés dans nos pays, devienne une pratique barbare aux yeux de la majorité (surtout si la réalité virtuelle progresse au point d’être indifférenciable du monde réel, mais c’est peut-être pas pour tout de suite). Il est même possible que ceux qui voudraient encore de tuer des animaux pour manger soient ostracisés par la société, ou en tout cas, aient à assumer le malaise relationnel qui en découle.

Mais est-ce que cette vision du droit des animaux est imposable à des humains qui ne la reconnaissent pas ? Rappelons que nous raisonnons sur la bases d’axiomes, qui sont admis, et qui, donc, sont contestables… Rappelons aussi que « les humains », c’est une case assez large pour ranger tant de monde :  ça regroupe des individus extrêmement différents en termes de capacité à comprendre le droit, en termes de standards culturels, et de capacités d’abstraction… (on pourrait aussi appliquer ce que je viens de dire à la case « les animaux », nb).

Si des humains ont un système de croyance dans lequel ils font partie d’un grand tout, d’une boucle, et qu’ils tuent des animaux en faisant partie de ce tout, en sachant qu’eux-mêmes retourneront à la terre, est-il pertinent d’intervenir ? Leur axiomatique serait probablement cohérente, même si moins complexe que celle dont je parle dans la vidéo (mais « plus complexe » ne veut pas dire « mieux », d’ailleurs)…

Dans un cadre strictement humain, c’est aussi un problème complexe : est-ce que j’interviens lorsqu’il y a un acte que j’estime inacceptable de mon point de vue, alors qu’il a lieu dans un système qui a l’air de rester stable ? C’est un problème qui se pose régulièrement entre humains : est-ce que le rituel religieux de la circoncision est tolérable dans une société comme la nôtre ? est-ce qu’un touriste qui va à l’étranger doit intervenir s’il voit un homosexuel arrêté par la police ? est-ce qu’un médecin d’une ONG doit intervenir lorsqu’il sait qu’une enfant va être excisée ?

Dans certains cas, ces violences, quoiqu’intolérables d’un certain point de vue, font partie d’une dynamique sociale : on trouve ainsi des tribus où l’on jette des pierres à des enfants parce qu’ils ont porté en eux le mauvais œil pour sauver leur village, et soustraire un tel enfant à son sacrifice reviendrait à mettre les villageois dans une telle angoisse que leur vie serait mise en danger. Dans le même registre, je vous conseille le livre Souad, brûlée vive, dans lequel l’une des narratrices raconte comment elle a dû faire des pieds et des mains pour pouvoir soigner une fille brûlée à l’essence par son oncle à cause d’un rapport sexuel hors mariage : elle devait mourir pour que l’honneur de la famille soit préservé, et jamais le personnel hospitalier ni même les membres de la communauté n’auraient accepté que Souad soit soignée (trop difficile d’assumer ensuite). Il a donc fallu qu’elle trouve une solution habile pour préserver cette dynamique sociale tout en soignant la victime (et en l’emmenant loin… très très loin…)

Là encore, il est compliqué de trouver une réponse qui soit en tout point satisfaisante, et le choix qu’on fait dans ces moments là est en partie arbitraire. C’est l’un des moments où il devient, à mon avis, important de lâcher prise quant à son impuissance, mais aussi de se rappeler consciemment qu’on fait un choix (même s’il implique des conséquences bouleversantes).

A ce moment-là, vous me direz peut-être : « oui, mais, peut-être qu’on arrivera un jour à un état de développement planétaire où il n’y aura plus de décalage de valeurs entre les humains, et peut-être qu’on n’aura plus du tout à choisir… »

et bien… euh… comment dire…

Comme dans une brochure des témoins de Jéhovah

 

D’une manière générale, les systèmes les plus durables sont ceux qui bénéficient d’un certain chaos et d’une certaine variété interne : l’uniformité nuit à la durée de vie d’un système lorsque celui-ci est complexe, car il manque de capacité à s’adapter. Cette variété, cette capacité à profiter du chaos, c’est ce qui permet à un système de conserver son information et de s’auto-entretenir.

Ainsi, il est tout à fait logique que coexistent des systèmes organisés extrêmement complexes, et d’autres qui sont beaucoup plus simples. Comme je l’écrivais plus haut, « complexe », ça ne veut pas dire « mieux », et il est probable que les différences de systèmes de valeurs entre les humains, à l’échelle planétaire, soient profitable aux humains, mais aussi au vivant en général.

Dans le cas de l’humanité, par exemple, des cultures moins complexes sont en général plus connectées à certains sets de compétence très utiles en cas de cataclysme ou d’effondrement de civilisation, mais ne peuvent pas trouver de solution à certaines problématiques là une civilisation complexe le peut. C’est un bon exercice d’éveil intérieur, d’ailleurs, d’essayer de vivre, parfois, à l’ancienne, juste pour goûter à un mode de vie différent, et réactiver certains systèmes de valeur dans son système nerveux. Je vous conseille, à ce propos, l’émission « rendez-vous en terre inconnue« , que je trouve passionnante : on y voit souvent une star du show-business pleurer en fin d’émission, parce qu’elle a réactivé une façon de penser le monde qui n’est pas toujours favorisé dans les milieux urbains modernes, et ça peut avoir un effet libérateur sur le psychisme.

Il y aura donc probablement des humains qui vivent très différemment les uns des autres dans le futur, et ce même si la majorité des humains avait une interaction avec les animaux qui ressemblait à l’iconographie d’un Watchtower (vous savez, le magazine des témoins de Jéhovah où des enfants de toutes les ethnies câlinent un lion tout calme sur une pelouse parfaitement tondue).

Et au delà de la question de la résistance de notre civilisation à l’entropie, il est probable que les humains aient toujours un impact sur le monde, même en cherchant à le diminuer : pour encore quelques temps, aucune axiomatique de droit, ni aucune fuite dans les concepts mentaux, ni aucune solution technologique ne sera probablement à même de nous dispenser de regarder en face l’impact que nous avons sur le monde.

Qu’est-ce qui fait que « je » suis « moi » et que « vous » êtes « vous »

Salut tout le monde, voici la nouvelle vidéo, qui parle un peu de ce phénomène mystérieux qu’est la conscience, et de notre rapport à l’identité…

Comme d’habitude, je profite du blog pour développer certaines choses que j’ai survolées dans la vidéo.

Identité et tensions psychologiques

Encore récemment, lors d’une conversation triviale autour d’un apéritif, quelqu’un m’a dit « nous nous définissons uniquement par nos relations »… On m’avait déjà mis des cacahuètes dans la bouche avant que je ne commente ce « uniquement »…

Dans la même veine, je vois régulièrement passer des images inspirationnelles sur les réseaux sociaux : un joli paysage sert de fond à une citation mal orthographiée, telle que « ne regarde pas les paroles de quelqu’un, regarde d’abord les actes »… Si on peut y déceler l’idée qu’il y a parfois un décalage entre ce qu’une personne dit et fait, certains se serviront de cette phrase pour penser « nous sommes ce que nous faisons »…

Et dans la même veine, dans l’un des romans Harry Potter, le personnage éponyme entend l’un de ses mentors lui dire « ce sont nos choix qui nous définissent »… Là encore, cela peut être vu comme une manière bienveillante de dire « tu n’es pas que tes origines, tu es aussi tes choix », mais il est possible d’interpréter cela en disant « je suis ce que je choisis de faire ».

En fait, il y a des dizaines de manières de se « définir », en choisissant arbitrairement un champ de l’expérience humaine, comme si cette expérience était plus importante et significative que les autres, et qu’il fallait en faire une identité…

D’ailleurs, c’est un exercice d’éveil intérieur intéressant, je trouve, que de repérer ces moments où l’on s’identifie à une partie de son expérience de vie :

  • une personne qu’on a envie de défendre bec et ongles (« critique pas à mon professeur… », « n’insulte pas ma mère… »)
  • une cause qui nous tient à coeur, au point de ressentir vives émotions à la moindre critique de cette cause (on peut observer cela dans tous les milieux militants, indépendamment de la « justesse » de la cause)
  • une expérience douloureuse (« comment oses-tu en rire ? »)
  • une idéologie, une religion, un mode de pensée, une doctrine philosophique ou politique (l’une de mes préférées, qui conduit souvent à défendre l’intégralité d’un mode de pensée, y compris les idées que l’on pourrait tout à fait critiquer si on nous disait qu’elles venaient d’ailleurs)
  • ce que l’on ressent (ça peut conduire à vouloir ressentir des émotions très intenses, parfois douloureuses, juste pour se sentir différent…)
  • ce que l’on fait (surtout si on a des croyances du style : « le succès est avant tout une histoire de volonté »)
  • son origine, son sexe, son genre, son clan, sa couleur de peau, son équipe de foot préférée, etc…

Bref, je vous encourage à réfléchir à vos points de tension : je n’ai jamais vu d’humain qui n’en avait pas… Pensez-y, la prochaine fois que vous vous engueulerez avec quelqu’un : il n’est pas, à ma connaissance, possible de s’engueuler passionnément si on n’est pas un minimum identifié à sa position.

Cela dit, mon propos n’est pas de dire qu’il faut absolument se désidentifier : d’une part, parce qu’on n’a pas souvent assez de marge de manoeuvre pour faire autrement, et d’autre part, parce qu’il est possible d’organiser sa vie en fonction de ses propres tensions (et notamment, en s’entourant de gens avec des tensions compatibles). Cela dit, se détacher de cette identification, c’est un peu comme se libérer d’une transe hypnotique qui nous empêche de voir d’autres solutions à des problèmes qu’on traverse : cela peut être libérateur.

Illusions créées par notre cerveau

Au vu des nombreuses découvertes du 20ème siècle en physique et en neurosciences, il est assez consensuel de dire que l’être humain n’a pas un accès direct au réel, et que ce que nous percevons du monde est une interpretation faite par notre cerveau.

Manifestement, lorsque les humains entrent en interaction, ils semblent avoir accès à un réel commun, puisqu’ils peuvent reconnaître des éléments du réel sans se concerter : si je demande à plusieurs personnes de se placer sur le tapis rouge au milieu de la pièce, le fait de voir tout le monde faire la même chose semble prouver qu’il y a un réel au delà de nos perceptions, et une perception commune… Mais qu’est-ce qui fait que la couleur rouge que je perçois est la même que la couleur rouge que vous percevez ?

Ce problème philosophique est celui des qualia. Et si l’on va encore un peu plus loin dans cette réflexion, parlons un peu de sélection naturelle : face aux contraintes du milieu extérieur, se propagent certains caractères qui augmentent nos chances de nous reproduire (et donc de propager le caractère, créant ainsi un cercle vertueux, une boucle de rétroaction positive).

Sauf que voilà : rien ne dit que la sélection naturelle ne favorise une perception fidèle du réel. De prime abord, on pourrait certes penser que la pression du milieu tend à favoriser les êtres vivants qui perçoivent le monde de manière « précise et factuelle », mais il y a des travaux qui contredisent sérieusement cette idée : je pense, une étude menée par Hoffman, Mark et Marion (à lire ici, si vous lisez l’anglais, et sinon, il y a cette conférence sous-titrée en français qui en reprend la problématique).

J’apprécie particulièrement cette publication : c’est un délicieux mélange de théorie des jeux, de biologie, de sciences cognitives et d’étude des réplicateurs (pas ceux de la série stargate SG-1, mais ceux qu’on étudie en mémétique, par exemple). La conclusion de cette étude est un énième coup porté à l’idée que nous percevons le réel de manière objective : en fait, il semblerait que les individus ayant une perception fonctionnellement orientée vers la survie, et non vers l’objectivité, soient les plus favorisés (ce qu’on peut comprendre en théorie, mais qui trouve là une validation pratique).

Cela ne ne suffit peut-être pas à tirer une conclusion définitive, mais cela rend, à mon sens, encore plus intéressantes les philosophies basées sur le lâcher prise face à notre incapacité à saisir le réel.

Et si la conscience se déplaçait réellement ?

La connectomique (la science qui a pour objet l’étude et la production des cartes du cerveau) est encore une science balbutiante, mais si la conscience, la personnalité et les souvenirs sont duplicables en dupliquant nos connexions neuronales, alors il est semble assez logique de raisonner comme un informaticien (ce que je fais dans la vidéo). En effet, lorsqu’on « déplace » un fichier sur un disque dur, l’ordinateur ne déplace pas un objet physique : il copie des informations sur un nouveau secteur du disque dur, et efface les infos du secteur d’origine (comme pour la téléportation). De la même manière, si le postulat énoncé plus haut (conscience = information), alors la conscience n’est vraiment pas transférée, juste copiée…

Mais pour l’instant, on ne connait pas totalement la nature du phénomène de la conscience, et l’hypothèse qu’elle ne serait pas qu’une simple information n’est pas nécessairement invalidée : peut-être qu’on verrait une personne faire fonctionner deux corps à la fois, ou que le corps d’origine mourrait si on transférait réellement la conscience d’un corps à un autre, allez savoir… Ce qu’on sait de la conscience ne semble pas du tout aller dans cette direction, mais sait-on jamais, je pose cette réflexion ici, juste pour le plaisir de parler des hypothèses les plus improbables…

Et à moins que la conscience se transfère réellement (comme une âme hors du corps), il serait absurde de créer une technologie de téléportation basée sur la copie d’informations : l’excellent article à ce sujet, du site Waitbutwhy, décrit ironiquement cette idée comme « un moyen raffiné de se suicider »…

Pour cette raison, certains geeks, et certains scientifiques, supposent que si l’on invente un jour une technologie de téléportation, elle sera basée sur le repli de l’espace-temps (à base de trous de ver et autres phénomènes physiques qu’on ne sait absolument pas produire du tout à l’heure actuelle, si tant est qu’on puisse le faire)…

Rêves lucides

Pour finir, je vous propose une petite méthode pour entrer en rêve lucide. Elle est personnelle, mais n’est pas unique, et vous pouvez tout à fait la modifier ou aller en chercher une autre.

Les rêves lucides sont un phénomène qui commence à être bien connu, et dont on appréhende peu à peu la physiologie (quelques sources : ici, ici, , encore là, et un truc plus carré ici).

Dans les traditions d’inspiration bouddhiste, on utilise régulièrement une routine qui consiste à se demande si l’on est en train de rêver : à force de le faire, ce rappel à la conscience devient plus fréquent, et on se met à le faire en rêve.

Quand j’étais au lycée, j’avais une montre qui sonnait toutes les heures (deux bips discrets qui faisaient peu braire mes professeurs, occasionnellement). A chaque bip, je regardais mes mains, et l’environnement extérieur en me demandant si j’étais en train de rêver (la montre aide à y penser plusieurs fois par jour, mais il faut se demander intensément si c’est un rêve).

A force de pratiquer, lorsque la montre sonnait sur ma table de nuit, je l’entendais en rêve, et avais le réflexe de me demander si c’était un rêve… A force, les rêves lucide venaient de plus en plus fréquemment.

Par ailleurs, avant de s’endormir, vous pouvez vous remémorer votre journée en remontant le temps graduellement :

  • il y a 5 minutes, je me brossais les dents
  • il y a 20 minutes, je prenais une douche,
  • il y a 2 heures, je mangeais
  • il y a 6 heures je regardai un film
  • … et ainsi de suite jusqu’au réveil

Cette routine mentale gagne à être effectuée en se remémorant ce qu’on a ressenti, afin d’avoir l’esprit un peu plus clair. Elle est assez rapide (quelques minutes), et peut se terminer par une intention de faire un rêve lucide : cette « programmation » me semble faciliter le processus.

Ces deux habitudes de vie (se préparer avant le sommeil, et se demander « si c’est un rêve » durant la journée) permettent de faire des rêves plus réguliers.

Lorsque vous ferez votre premier rêve lucide, il est probable que vous ne puissiez pas rester longtemps dans cet état : soit parce que vous retomberez dans un rêve que vous ne contrôlez pas, soit parce que le fait de contrôler le rêve vous rendra « trop » conscient et vous fera vous réveiller…

A force de pratique, on apprend à jouer avec le seuil de conscience pour ne pas être trop réveillé, et on peut alors en profiter : sexe débridé, vol dans les airs, visualisation d’activités où l’on veut progresser, assainissement de situations cauchemardesques, ou simplement se laisser porter dans un univers que l’on sait imaginaire…

L’étape suivante, qui n’est pas obligatoire du tout, mais qui est beaucoup utilisée dans certaines mystiques (et notamment les écoles intégrant le dzogchen, telles que le Bön), consiste à rester conscient le plus possible, jusqu’au moment où la conscience s’éteint. L’idée serait, selon ces traditions, de contacter la partie de la conscience qui transcenderait l’être humain, celle qui resterait même après la mort, afin de s’y préparer.

Il est toujours compliqué de prouver que quelque chose n’existe pas, alors il m’est impossible de dire que ce n’est pas un phénomène mystique. D’un autre côté, peut-être que la recherche scientifique permettra, à un moment, d’apporter une explication au phénomène qui le rendra reproductible…

En l’état actuel, je prends plaisir à vivre cette expérience quand je parviens à rester lucide jusqu’à cette étape, et ce indépendamment de sa nature phénoménologique…

Et si les humains arrêtaient un peu de mourir de temps en temps ?

Hop là, une nouvelle vidéo sort, et voici donc les points que je n’ai pas développés dans la vidéo…

Pierre de Ronsard, virtuose technique

Je n’ai plus que les os, un squelette je semble,
Décharné, dénervé, démusclé, dépulpé,
Que le trait de la mort sans pardon a frappé,
Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble.

Apollon et son fils, deux grands maîtres ensemble,
Ne me sauraient guérir, leur métier m’a trompé ;
Adieu, plaisant Soleil, mon oeil est étoupé,
Mon corps s’en va descendre où tout se désassemble.

Quel ami me voyant en ce point dépouillé
Ne remporte au logis un oeil triste et mouillé,
Me consolant au lit et me baisant le face,

En essuyant mes yeux par la mort endormis ?
Adieu, chers compagnons, adieu, mes chers amis,
Je m’en vais le premier vous préparer la place.

Pierre de Ronsard (1524 – 1585)

Diantre, que je trouve ce sonnet virtuose : Ronsard est à son apogée technique et artistique et nous pond un sublime adieu au monde… Le second vers est à lui tout seul une oeuvre d’art, ciselé à la perfection tant dans sa métrique que sa sonorité :

décharné, dénervé, démusclé, dépulpé

On appelle ça un tétramètre isochrone anapestique (quatre parts égales, deux syllabes courtes et une syllabe longue)… cette précision n’est pas des plus utiles, mais il est rare que j’aie l’occasion d’écrire tétramètre isochrone anapestique, et qui sait ? peut-être que ce terme vous permettra d’amener dans votre lit une personne avec de la culture littéraire (pour moi, ça a marché)…

Même si Ronsard émet des doutes quant à sa vocation de poète (j’en parle dans la vidéo), son sonnet est teinté d’une certitude très chrétienne de survivance de l’âme après la mort (puisqu’il va « préparer la place » pour ses amis). Ce qui m’amène à me demander la chose suivante : les humains se construiraient-ils des croyances à propos d’une survivance de l’âme pour apaiser leur peur de la mort, si jamais ils ne mourraient que d’accident ?

Il existe, bien sûr, tout un tas de croyances, à l’heure actuelle, qui ne disent rien à propos d’une vie après la mort, que ce soient des croyances épicuriennes du style « si je suis mort, je ne le sentirai pas, donc pas de raison de craindre le mort », ou des croyances affirmant qu’il n’y a rien après la mort et que c’est bien comme ça…

Je n’ai absolument aucune idée de la manière dont la majorité des gens percevra la mort dans l’avenir, a fortiori si on a accès à des technologies retardant le vieillissement, et je serais intéressé par vos opinions, vos intuitions, que vous pouvez poster en commentaire… Là, on nage vraiment dans la spéculation, je suis juste curieux de savoir comment les gens qui me lisent imaginent le futur 🙂

Cryonique et mort informatique

En fait, la société Alcor décrit la cryonique comme une extension de la médecine d’urgence. Derrière cette description, il y a un recadrage intéressant autour de la notion de mort clinique.

Qu’est-ce qui fait qu’on déclare une personne cliniquement morte ? Cette notion a, en effet, évolué plusieurs fois dans l’histoire, en fonction de notre compréhension de la médecine. On pourrait dire qu’être cliniquement mort, c’est être dans un état que l’on n’a pas de moyen d’inverser avec nos moyens actuels (connaissances, compétences, contexte…).

Ainsi, à une époque où l’on ignorait l’activité cérébrale et la réanimation, une personne était cliniquement morte lorsqu’elle ne respirait plus. A notre époque, déclarer quelqu’un cliniquement mort demande de valider plus de critères que précédemment (à noter qu’il y a légalement une différence entre mort clinique et mort cérébrale, d’ailleurs).

En fait, la cryonique est une technique qui se justifie par le postulat que, dans un avenir plus ou moins proche, il existera des techniques permettant de ranimer des patients qui ont perdu conscience à l’instant T.

Il y a plein d’incertitudes quant à cette technique et je ne me risquerais pas à dire qu’elle garantit d’être ranimé un jour, mais d’un autre côté, elle n’est appliquée que sur des personnes qui en ont fait le choix (et qui on payé pour cela, mais c’est moins hors de prix qu’on pourrait l’imaginer), et surtout, elle n’est appliquée que sur des personnes qui sont déclarées cliniquement mortes (légalement, faire cela sur une personne encore vivante serait un homicide).

La définition de la mort utilisée pour justifier la cryonique, est la mort informatique… Par informatique, je ne fais pas de comparaison entre un cerveau et un ordinateur, non, je parle simplement de la perte des informations qui fait que « je » suis « moi » et que « vous » êtes « vous ».

En gros, l’espoir de la cryonique (donc, sans garantie scientifique aucune), c’est que le gros des connexions neuronales sont conservés telles quelles un certain temps après la mort… C’est à dire que la grande majorité de votre système nerveux pourrait être conservée en parfait état en attendant que la médecine puisse réparer un corps.

Pour les gens qui pensent que la cryonique est un choix plausible, un humain n’est définitivement mort que lorsque son corps est totalement détruit et qu’il est impossible de retrouver les données (donc, a priori, dans un état de dégradation bien pire que celui d’une personne qui vient de mourir de vieillesse ou d’un accident tel qu’un AVC)

En gros, c’est une affaire de probabilité : si on choisit d’être enterré ou incinéré, on sait que le corps sera complètement irrécupérable, et les chances de survie sont de zéro, mais si on choisit d’être vitrifié par la cryonique, alors, peut-être qu’il est possible de s’en sortir… c’est peut-être une chance nulle ou très faible, mais ça vaut statistiquement mieux qu’une certitude de ne pas survivre…

Incertitude face à la surpopulation

On entend souvent l’idée que la longévité accrue conduirait à la surpopulation.

J’ai déjà survolé le sujet dans la vidéo, en disant qu’il est possible que les gens aient moins envie de se reproduire, mais je dois reconnaître que rien ne permet de l’affirmer : si on vit mille ans, on aurait peut-être envie de revivre l’expérience de la parentalité plusieurs fois.

D’un autre côté, en autant de temps, il se passe beaucoup de choses à l’échelle d’une civilisation, et il est possible que la colonisation spatiale rende ces préoccupations insignifiantes, ou qu’un autre événement qu’on ne peut pas prévoir aujourd’hui arrive également.

A l’heure actuelle, je rajouterais que la longévité importe moins que la fécondité : en effet, au fur et à mesure que se développent les sociétés, la natalité chute et la population tend à moins croître, alors même que la longévité augmente.

Le calcul est en fait assez simple : il suffit que le taux de natalité soit légèrement inférieur à 2 enfants par femme, et la population tend à décroitre ou à stagner. Bien sûr, l’on peut se demander ce que signifierait ce taux, et comment extrapoler à partir des données actuelles, dans une société où l’on vivrait mille ans, mais manifestement, la surpopulation n’est pas le danger principal que risque d’affronter notre civilisation.

Si le sujet vous intéresse, je vous renvoie à une vidéo de la chaîne Dirty Biology, sur ce sujet, et à cet article de l’AFT Technoprog.

Néanmoins, il est toujours délicat de faire des prédictions, et il est difficile d’infirmer avec certitude l’hypothèse de la surpopulation, disons simplement qu’elle est plus improbable que son opposée 🙂