Et si la démocratie, c’était pas si génial ?

Salut à tous !…

…et quand j’écris salut, c’est certes pour dire bonjour, mais aussi, de manière plus sincère, moins automatique, comme dans un ancien temps où on le disait à quelqu’un pour lui souhaiter la paix (ce sens est conservé par salam en arabe, ou shalom en hébreux).

Salut, ou Paix, donc, aux amis qui me lisent, aux gens que je ne connais pas et qui me suivent avec intérêt, aux curieux, et surtout, salut ou paix à tous ceux qui sont émotionnellement très touchés par la récente nouvelle de l’élection de Donald Trump comme président Américain…

Notez que je dis « très touchés », car c’est un terme neutre : j’ai envie de m’adresser aux gens qui se sentent dévastés par la nouvelle, et diantre, j’ai pu en voir pléthore dans les médias en une journée ; mais j’ai aussi envie de parler aux gens qui sont ravis de cette élection… Il est vrai que j’ai peu vu ces derniers s’exprimer sur les réseaux sociaux, peut-être parce que j’en connais moins, ou peut-être parce que leur contentement est difficile à assumer publiquement : j’ai vu de nombreuses personnes écrire, en substance : « j’ai viré ce facho de X de mes contacts, car X soutient trump ! » (alors que je n’ai pas vu le contraire, mais c’est peut-être biaisé par mon milieu social)

Assurément, son programme comporte des idées que beaucoup pensaient ne plus voir  soutenues à notre époque : entraves aux libertés individuelles, justice dogmatique, torture, assassinat des familles des terroristes, interdiction de l’avortement, pseudo-science en tout genre…  Certains arguent qu’il n’est pas un candidat bien pire que sa rivale, mais je ne me sens pas de commenter cette position, car j’ai l’impression de ne pas avoir la compétence nécessaire pour faire une prédiction sérieuse à ce sujet. Wait and see, comme on dit… J’ai par contre la conviction qu’il serait l’un des présidents les plus remerciés s’il ne tenait pas ses promesses électorales (merde, ce serait ironique)…

Evidemment, mon réseau français est déjà en ébullition en disant qu’il faut à tout prix aller voter pour éviter d’avoir un(e) candidat(e) similaire en France l’année prochaine, et je vois des commentaires fuser, à propos de la démocratie qui serait dans une mauvaise passe…

J’ignore si la démocratie est menacée actuellement, mais si c’était le cas,  Putain, il était temps ! Tant mieux, on va peut-être commencer à y réfléchir sérieusement !

Il n’est pas nécessaire de bien connaître la politique pour lire cet article, par contre je vous invite à le lire jusqu’au bout, en essayant de rester calme émotionnellement (juste pour éviter de me laisser un commentaire me faisant dire ce que je n’ai pas dit). Pour que l’article soit compris, j’ai l’impression que cette précaution oratoire est peut aider.

Pssst ! toi, là bas ! je vends du pouvoir, t’en veux ?

L’organisation de la vie entre êtres humains peut se faire selon plein de modèles, et la démocratie est l’un d’entre eux : dans sa définition la plus répandue, c’est un système où le pouvoir est en possession du peuple, par opposition à une monarchie ou une dictature (une seule personne possède le pouvoir), ou même une oligarchie (une petite « élite » possède le pouvoir). Certains auteurs, comme Tocqueville, estiment qu’une organisation est démocratique si les membres impliqués dans la prise de décision sont égaux en termes de pouvoir de décision.

Si l’éventail des systèmes que l’on est capable d’imaginer se résume à ce que je viens de citer, alors la démocratie apparaît comme un choix rationnel : il est souvent, en pratique, plus confortable qu’une dictature, et théoriquement, le peuple peut destituer son gouvernement sans avoir besoin de faire une révolution sanglante, par divers moyens (divers systèmes de vote, tirage au sort, etc…).

En ce qui me concerne, ce système ne m’est plaisant que si je n’ai que ce choix par rapport aux systèmes que j’ai cités précédemment : dès que je l’analyse sans le comparer à « pire », je le trouve profondément abscons.

La démocratie est basée sur deux allant-de-soi que j’entends déconstruire ici :

  • il est possible de savoir qui est « le peuple » et de savoir ce qu’il veut
  • il faut que quelqu’un exerce le pouvoir

C’est qui, ce foutu peuple ?

Souvent, quand on parle d’hypnose, on pense surtout à l’hypnose de spectacle où un hypnotiseur prend un volontaire et lui fait faire le canard sur scène… mais l’hypnose est loin de se limiter à ça : grossièrement, l’état de transe hypnotique est surtout un état dans lequel on est très perméable à la suggestion, même si l’on est insensible à l’hypnose de spectacle.

Cet état de transe peut être créé de nombreuses manières différentes, par exemple :

  • en saturant le cerveau d’informations inutiles (la mémoire à court-terme peut gérer environ 7 éléments à la fois, ensuite, les informations sont traitées sous le seuil de conscience et sont plus difficiles à analyser consciemment)
  • en utilisant des mécanismes de psychologie de l’influence (qui ont été très bien vulgarisés par des auteurs comme Cialdini, ou Beauvois)
  • avec un argumentaire qui joue sur les biais cognitifs du cerveau humain : cela inclut les divers sophismes utilisés en politique (un autre petit florilège ici), mais cela peut se faire tout simplement en basant la communication sur un présupposé ou une vision du monde qui est admise sans discussion (ça a été pas mal cartographié par sémantique générale)

Peu importe la méthode, l’objectif reste le même,on cherche à contourner l’esprit critique, de sorte que la réflexion se base sur un allant-de-soi qui n’est pas consciemment remis en question. Dans certains, c’est même encore pire, il n’est même pas possible de remettre l’allant-de-soi en question dans un échange avec un autre être humain, parce que la charge émotionnelle est si forte qu’il est inadmissible qu’on puisse même y penser : c’est un genre de tabou, qu’on appelle un nexus en psychologie sociale (plus d’infos ici, et ici).

Et force est de constater que, dès que la discussion devient passionnée autour de la démocratie, le concept de « peuple » n’est jamais défini : si on y réfléchit, on pense à l’échelle d’une commune, d’une nation, d’une région, d’un continent, pour des raisons historiques et géopolitiques, mais ce ne sont que des constructions mentales.

Cela ne signifie pas qu’elles n’ont pas d’intérêt, c’est juste que « la nation » ou « le peuple », c’est loin d’aller de soi : qu’est-ce qui fait que je dis que telle personne est du même « peuple » que moi ? Est-ce que Paul-Youssouf Miyazaki, émigré sans papier, est du même peuple que moi ? Est-ce que ma soeur, Jennifer-Aïcha Siffredi, qui est née au même endroit que moi, mais qui, maintenant, habite en Nouvelle Calédonie, est du même peuple que moi ?

Je n’ai pas de réponse objective à ces questions, et pour cause : c’est purement une croyance personnelle. Certains vont considérer que l’humanité est tout un même peuple, d’autres vont considérer qu’ils sont un peuple seulement parce que l’entité qu’ils appellent « l’état » les considère comme ses citoyens, et d’autres vont dire qu’ils sont un peuple parce qu’ils vivent dans un territoire géographique commun (va falloir qu’on m’explique comment font les gars qui vivent aux frontières, et ceux qui ne reconnaissent pas particulièrement la nationalité comme un critère pertinent).

Je trouve étonnant qu’il n’y ait que peu de monde qui définisse la notion de « peuple » en parlant de démocratie, parce que finalement, ça implique de ne pas avoir vraiment conscientisé ce que nous estimons avoir en commun avec les gens avec qui on partagerait le pouvoir…

A une époque où les gens ont l’opportunité de parler de plus en plus de langues et de manger dans des restaurants de tous les pays dans un rayon de dix kilomètres, je ne suis pas sûr que soient les plus pertinents des critères tels que le lieu géographique, le nom de famille, ou le fait d’avoir été formaté par la même éducation nationale soient des critères pertinents…

A une époque où l’on peut savoir ce qui se passe partout dans le monde, et faire un don pour des victimes de tsunamis en Asie du sud-est, pour des cultures en Amérique du sud, ou pour des victimes de guerre au moyen-orient, je n’ai pas l’impression que mon amour pour l’humanité se limite aux gens qui sont sous l’autorité du même chef d’état, et je me sens plus facilement relié à un autre humain par l’intimité que nous partageons, ou par nos idées en commun, que par n’importe quel critère légal (je ne parle pas d’animaux ici, parce que ce n’est pas le propos, mais y réfléchir serait intéressant).

Alors comment est-ce qu’on définit le peuple ? Pour l’instant, je n’ai jamais vu de manière consensuelle de définir la notion de « peuple ». Spirituellement, je trouve cela passionnant, répondre à cette question en ne mettant qu’une partie du monde dans la case dans laquelle on se met, c’est un joli terreau pour se séparer violemment du reste du monde (fort heureusement, nombreux sont les gens qui ne sont pas cohérents avec leurs principes, ou qui n’y réfléchissent tout simplement pas).

Résumons la situations : nous avons une entité indéfinissable, sauf sur un point précis : elle est composée de plusieurs individus pouvant prendre des décisions personnelles.

Vaste programme que de chercher à savoir ce que veut cette entité…

Hé ho ! Il existe des moyens : on peut voter ou même tirer au sort !

Il existe de nombreux systèmes de vote différents, qui ne sont pas basés sur les mêmes méthodes (plus d’infos ici, en français, et  , en anglais), et certains parlent même de tirage au sort pour élire un dirigeant. Le but de ces procédures est de convertir les choix individuels en choix collectifs…

En 1951, un économiste du nom de Kenneth J. Arrow a demandé à des défenseurs de la démocratie les conditions qu’il faudrait réunir pour qu’un vote soit démocratique : il n’a pas triché en les posant lui même, elles lui étaient imposées…

Sa démonstration rigoureuse, basée sur la théorie des ensembles, avait pour conclusion que les conditions pour qu’un vote soit démocratique sont incompatibles entre elles… sauf s’il n’y a QUE deux choix possibles (pas deux choix triés, deux choix possibles, ce cas ne doit pas se présenter bien souvent)

Cette démonstration lui a valu le Nobel d’économie de 1972 (pour être tâtillon, le « prix d’économie de la banque de Suède en la mémoire d’Alfred Nobel », car la fondation des prix Nobel ne décerne pas de prix d’économie à la base).

Précisons pour finir que par « théorème », on n’entend pas « hypothèse », mais bien une démonstration mathématique (qui n’a toujours pas été réfutée, et qui est même étayée par d’autres théorèmes tels que celui de Gibbard-Satterthwaite en 1973). Plus d’infos vulgarisées ici, et, si vous avez quelques notions de mathématiques post-bac, ce livre, ou « préférences individuelles et choix collectifs », de K.J. Arrow lui-même (difficile à trouver, il m’a coûté 75 euros d’occasion).

En ce qui concerne le tirage au sort, il n’y a pas de démonstration aussi poussée qui invalide cette procédure, mais le problème reste entier : comme le peuple n’est pas une entité unifiée, les représentants tirés au sort ne sauraient représenter autre chose qu’un point de vue personnel pris au hasard dans la masse.

On peut débattre du fait qu’il existe des systèmes de décision moins irrationnels que d’autres, il n’en reste pas moins qu’il n’en existe aucun qui permette de convertir un ensemble de préférences individuelles en préférences collectives : considérer qu’une majorité ou que des gens tirés au sort puissent parler au nom de la totalité est un parti pris idéologique.

Et puis tant qu’on y est, enfonçons le clou

De nombreuses études de psychologie sociale montrent, mille fois hélas, que le votant moyen sélectionne un politicien en fonction de l’aura de confiance en soi qu’il dégage plus qu’en fonction de son programme. Et en même temps, c’est logique : si le votant est incompétent dans un domaine (au hasard, l’économie), il n’a aucun moyen d’estimer la compétence d’un expert, et si le votant est compétent, il verra vite que le candidat n’y connait rien ou que son programme ne tient pas la route (le politicien honnête faisant un programme réaliste ne pourrait pas rivaliser avec ceux qui font des promesses folles pour être élu, ce qui entretient les promesses irréalisables, et l’impression de trahison à la fin d’un mandat).

Le système basé sur le vote n’est ainsi pas fait pour sélectionner les gouvernants compétents, il est fait pour sélectionner ceux qui sont doués pour être élus. Les gouvernements ne sauraient, dans ces conditions, représenter le peuple. Le problème est structurellement ancré dans le concept même de démocratie : en pratique, il est impossible d’être représenté par quelqu’un qui est élu au vote, même si cette personne était réellement honnête et compétente (je dis ça pour qu’on ne me ressorte pas l’argument du « mais c’est parce qu’ils ne sont pas honnêtes, mais sinon ça marche »)

Quant au tirage au sort, se pose le même problème de l’estimation de la compétence : le « peuple » n’aurait aucun moyen d’estimer la compétence du dirigeant tiré au sort, autrement que sur la base de sentiments très subjectifs et pourrait destituer un gouvernant tout à fait valide ou en conserver un qui serait totalement incompétent.

C’est d’ailleurs l’un des paradoxes délicieux de la démocratie : si le peuple a des dirigeants, il n’a pas vraiment le pouvoir, et si ce dirigeant est vraiment compétent, rien ne permet de penser que le peuple s’en rendra compte.

Si d’autres considérations sur le vote vous intéressent, j’avais pondu un pavé sur le sujet il y a un certain temps (j’y développe d’autres considérations).

Non, mais c’est pas une vraie démocratie, ce que tu décris !

Il est certes intéressant de se rappeler qu’il existe des formes de démocratie où le peuple n’a pas vraiment de représentants. Certains parlent ainsi d’une démocratie dès qu’il y a une assemblée d’individus qui décident de trouver un accord mutuel, et où le peuple décide au cas par cas. Et entre les deux, il existe des modèles où l’on vote sur internet pour des idées et des lois, et pas uniquement pour les dirigeants.

Dans une démocratie sans représentants, les gens cherchent à délibérer pour établir un consensus (en cherchant à faire du gagnant-gagnant). Comme le consensus arrive avec une facilité inversement proportionnelle au nombre de personnes impliquées, ce mode de prise de décision ne marche en pratique que pour de petits groupes, mais il marche bien.

Le terme « démocratie » renvoie donc à plusieurs sous-ensembles différents (c’est d’ailleurs une routine que je trouve salvatrice, que de commencer une discussion de philosophie politique en définissant les concepts avec son interlocuteur, pour être sûr que le débat ne soit pas sémantique : ça prend du temps, mais ça permet de mieux se comprendre, et ça dépassionne un peu…)

Mais pour autant, le problème n’est pas dans le fait d’élire ou non des représentants, ou de décider par des accord mutuels : si tous les membres d’un groupe sont d’accord pour voter, tirer au sort, ou délibérer, je n’ai absolument aucune objection à cela et ne suis personne pour leur qu’ils doivent préférer tel ou tel mode de raisonnement.

Ce qui me gène, par contre, c’est quand la démocratie est utilisée comme base non négociable, même sur ceux qui n’ont pas particulièrement envie de jouer ce jeu là (et, du coup, ça vaut pour les deux définitions, car forcer des gens à trouver un consensus, ça devient de l’inclusion de force dans un système).

Autrement dit, le problème de la coercition est un problème qui concerne toutes les formes de démocratie, représentatives ou non, corrompues ou non… J’écris cela après avoir développé l’idée sur quelques paragraphes, mais je suis prêt à parier qu’on me fera des commentaires du style « non mais on est pas une vraie démocratie, donc ton texte est foireux, et c’est juste de la sémantique »…

Sérieusement, je parie ma bite à couper que je vais avoir un commentaire de ce genre alors même que j’ai fait une blague là-dessus… au début je pensais que c’était parce que les commentateurs ne lisaient pas mes articles, mais ils lisent… je pense que c’est encore une histoire de nexus, je suppose que ça doit être trop douloureux et que c’est une bonne porte de sortie d’amnésier la partie de l’article où je dis que ça concerne toutes les définitions de la démocratie, et pas uniquement les parodies de démocratie.

Faut bien que quelqu’un ait le pouvoir !

En dehors d’un cadre très ciblé de la démocratie que je viens d’aborder, l’idée de la démocratie représentative est qu’une frange de la population va exercer un pouvoir coercitif sur une autre frange de la population.

Il ne saurait en être autrement : soit le peuple est unifié, et auquel cas il n’y a même pas besoin de système de prise de décision (tout le monde ferait la même chose), soit le peuple ne l’est pas, et à moins d’exclure du peuple tous les gens qui ne pensent pas comme nous, il doit y avoir de la coercition à un moment ou à un autre.

Si l’on raisonne sur la base d’un peuple, on raisonne sur la base d’un rapport de force entre plusieurs sous-groupes. Somme toute, la démocratie a ce point commun structurel avec une dictature ou d’une oligarchie : le pouvoir est beaucoup plus réparti, mais le système se maintient en place sur la base d’une répartition des rapports de force (une vidéo d’explication ici).

Ainsi, la démocratie n’est qu’une énième loi du plus fort qui ne dit pas son nom, sauf que l’entité la plus forte n’est pas la même que dans d’autres systèmes (c’est d’ailleurs assez bien joué, quand on y pense : faire croire qu’on n’est plus dans la loi du plus fort et que la démocratie a réglé le problème parce que les dirigeants ne s’octroient pas directement le pouvoir, c’est sournois).

Par conséquent, qui dit démocratie dit contrainte d’autrui à sa propre volonté, donc violence. Et que cela soit clair, la coercition est une stratégie qui peut tout à fait se défendre dans certains contextes, tels qu’une société qui n’est pas prête pour autre chose, ou l’éducation d’un enfant, qui consiste majoritairement à imposer ce que l’on croit être pertinent. Mais vient alors une question passionnante : existe-t-il une manière objective de légitimer la coercition ?

A ma connaissance, il n’y en a pas : il n’y a pas de légitimité objective à imposer sa volonté à autrui parce qu’on se pense plus intelligent (même si c’était vrai), ni parce qu’on pense que la personne manque d’informations, ni même parce qu’on pense que la vision du monde que l’on défend mérite que l’on viole le consentement d’autres êtres humains… et évidemment, une noble cause ne légitime pas la violence (même si elle peut donner bonne conscience).

Il y a, par contre, des légitimités subjectives, d’ordres historique, moral, culturel, sociologique, économique, ou scientifique : au risque de me répéter, je n’ai donc pas de jugement sur l’usage de la violence, j’invite juste les gens qui défendent cet usage à se rappeler que leur légitimité est admise de manière arbitraire, et qu’ils ne sont jamais en possession de la vérité (ni quand ils jouent à la démocratie, ni quand ils veulent que tout le monde y joue).

Aux défenseurs de la démocratie :

Cela dit, si vous défendez la démocratie, rassurez-vous : ce que je viens d’écrire ne signifie pas que vous ne pouvez pas exercer votre pouvoir sur autrui, cela signifie juste que ça ne va pas de soi. Vous estimez que, pour maintenir la construction abstraite qu’est « un peuple », vous pouvez vous permettre d’intervenir dans la vie d’autres personnes ou de mandater une autorité pour le faire ? Pas de souci, vous pouvez toujours le faire !

Mais avec le temps, de plus en plus de gens vont simplement contourner votre pouvoir, et violer les lois auxquelles vous croyez, en réalisant que ce n’est pas une position honteuse, seulement risquée si on se fait prendre. L’autorité mise en place démocratiquement risque de s’effriter pour devenir quasi-inexistante, dans un monde où les technologies pour contourner la loi vont évoluer plus vite que la capacité des humains à légiférer.

Et puis, chers démocrates, j’ai quand même envie de vous poser une question : vous n’avez pas envie d’autre chose ? Hier, a été élu un homme dont beaucoup racontent qu’il met la démocratie en danger…. Certains des 49% perdants ont pleuré, ont posté des tweets hargneux, des statuts facebook déprimés, parfois en traitant les 51% d’en face de fascistes, ou de débiles profonds (c’est vrai que ça aide beaucoup à instaurer un dialogue, et que ça leur donnera complètement envie de parler de cœur à cœur)… Mais au fond, ces 49% ne se sont probablement pas, pour la plupart, demandé si les « débiles » du camp d’en face ne ressentaient pas leur désespoir de la même manière quand les élections tournent différemment…

Sérieusement, on va accepter combien de temps d’être 51% à en soumettre 49, tant dans des luttes économiques que morales (fiscalité, avortement, drogues, jeux, sexualité, éducation, censure….) ? Cela n’apporte pas à grand chose, à part des illusions de contrôle (tant mieux pour la classe dirigeante, remarquez, elle s’en frotte les mains).

Combien de temps allons-nous subir un parent psychologique pas particulièrement bienveillant, dont l’autorité régule arbitrairement des pans entiers de nos vies comme si cela allait de soi ?

Je peux évidemment me tromper (quel intérêt à tenir un blog de futurologie, sinon ?), mais je crois beaucoup à un monde où des humains, animés d’une éthique différente de l’éthique majoritaire actuelle, chercheraient à vivre des interactions humaines gagnant-gagnant non pas parce que l’état démocratiquement établi force les gens à prendre soin les uns des autres, mais simplement parce que c’est un sentiment fort plaisant. Pour tous ceux qui me lisent, je vous invite à vous demander si une élection qui remue émotionnellement ne pourrait pas être utilisée comme un formidable prétexte pour réfléchir à d’autres systèmes d’organisation sociétale que la démocratie : la politique est un champ de l’expérience humaine comme les autres, et des innovations sont possibles.

Vous voulez rester démocrate parce que vous estimez que votre vision vaut le coup d’être imposée par la force ? Pas de problème, mais de grâce, ayez au moins le courage d’assumer la violence inhérente au mode de fonctionnement que vous défendez, sans vous cacher derrière une pirouette du style « c’est le moins pire des systèmes ».

Réfléchissez-y : on ne fait des lois que pour restreindre la capacité d’action des gens en face. Une loi n’est jamais mise en place pour dire ce qu’il est possible de faire, elle est là pour dire ce qui n’est pas acceptable. Lorsque l’on met en place une loi, cela implique qu’il faut être prêt à réprimander ceux qui ne la respectent pas (sinon, ce n’est plus une loi, ça devient juste un idéal, une source d’inspiration).

Non mais tu proposes quoi, à la place ?

Avant de considérer la démocratie comme le seul système acceptable, il serait peut-être temps de se demander quelle proportion de violence on souhaite déployer pour que les autres suivent un mode de vie qu’ils n’ont pas forcément choisi. Sait-on jamais, ça vous fera peut-être utiliser cette violence avec un peu plus de parcimonie, et ce serait une piste pour éviter que la démocratie ne s’effondre sur elle-même, devenant le théâtre d’affrontements idéologiques violents.

Il vaudrait le coup, pour sauver la démocratie, d’en mettre le moins possible par défaut, dans les décisions publiques (dans certains systèmes, comme la minarchie, l’état ne s’occupe que du pouvoir régalien : police, justice, armée… ce serait déjà une étape intermédiaire qui diminuerait l’ingérence d’une frange de la population dans la vie d’une autre, quand c’est juste une histoire de morale)

Je ne propose rien de plus, et si vous attendez que je propose un système basé sur l’allant-de-soi selon lequel quelqu’un doit posséder le pouvoir, ce n’est pas ma came.

Je ne souhaite pas décider à la place des autres et régenter leur vie (quand bien même le faire permettrait de changer le monde dans un sens que j’estimerais juste, du haut de ma petite subjectivité, ça ne me donnerait pas de légitimité).

On peut prendre le pouvoir, c’est de bonne guerre, mais ce n’est pas ce que moi j’ai envie de privilégier comme interaction avec d’autres humains. Notons d’ailleurs que si l’on veut respecter une certaine logique, c’est à celui qui impose son point de vue d’apporter la preuve de sa légitimité.

Je voudrais inviter les gens qui me lisent à assumer leur violence, et à avoir conscience du prix à payer inhérent à toute société démocratique, au moins pour l’avoir à l’esprit en prenant une décision, et éviter de se cacher derrière une pseudo justice-sociale (quelle que soit le bord politique dont elle se réclame).

Si vous deviez ne retenir qu’une chose de cet article, c’est que la question est biaisée si on la pose en disant « qui doit décider ? », là où on pourrait se demander « faut-il que quelqu’un décide ? », ou même « quel est le prix à payer pour l’autre, contre sa volonté, si j’accepte la coercition ? ».

Et c’est un sujet sensible ! Quel que soit le milieu social, le dialogue autour de ce sujet ressemble peu ou prou à ceci :

– il faut que quelqu’un décide
– beh non, c’est pas obligé, je viens d’expliquer que ça ne va pas de soi et qu’on peut s’autoriser à penser autrement…
– ah, intéressant ! mais il faut quand même que quelqu’un décide !
– euh… non mais… et si on se demandait comment faire autrement ? même si ça doit prendre 40 ans, juste pour se demander comment ce serait ?
– non mais tu proposes quoi, comme mode de décision, faut bien que quelqu’un décide, hein… alors tu proposes quoi ?
– …. . . . .   .     .    . *soupir*

La démocratie a de beaux jours devant elle, parce que c’est un sujet tellement sensible (foutus nexus), qu’une bonne partie de la population mourra de vieillesse avant d’avoir compris qu’il était possible de penser autrement. J’aurai d’ailleurs sûrement des commentaires me disant « d’accord, mais tu proposes quoi », alors même que j’ai ironisé là dessus (ça le fait à chaque fois, mais heureusement, ça touche quelques personnes à chaque fois).

La démocratie a de beaux jours devant elle, aussi, parce qu’il y a des gens qui ne comprennent pas le gagnant-gagnant que j’essaie d’expliquer ici (donc, qui ont besoin d’un parent psychologique pour leur donner un sens du bien et du mal), ou qui ne peuvent fonctionner que sur la base de cette illusion de contrôle que le système leur fournit.

La bonne nouvelle, pour ceux qui raisonnent déjà hors du cadre du « il faut », c’est qu’il n’est plus nécessaire de n’être entouré que de gens qui y croient pour pouvoir incarner ce mode de pensée au jour le jour… en pratique, ça revient à ne plus considérer la loi comme quelque chose de sacré, et à trouver toutes les solutions possibles pour contourner un système.

De plus en plus de gens se donneront le droit de vivre à côté du système, grâce à la circulation d’informations… Si vous vivez déjà avec cette liberté intérieure, il deviendra de plus en plus facile de coexister pacifiquement avec des démocrates, car le monde évoluera tellement vite que toute tentative de le figer par un processus de décision aussi long vous donnera mécaniquement une longueur d’avance… Vous serez juste invisible pour le système, qui ne pourra même plus appréhender votre mode de vie, et sera donc de moins en moins capable de vous nuire.

Je dis « vous », parce que moi, je ne le fais pas… Allons, si je considérais que la loi est une illusion, et qu’on peut l’ignorer, je ne l’écrirais certainement pas sur un blog 😉

Les modifications génétiques

Nouvelle vidéo de la chaîne ! A partir de maintenant, je mettrai par écrit les détails que j’aurais bien voulu mettre dans la vidéo, mais que j’ai coupés : ce n’est donc pas la même chose que la vidéo, c’est en plus :).

Regardez la vidéo avant de lire l’article, et vous pouvez bien-sûr partager seulement la vidéo si vous préférez…

La culture de la surdité :

Dans l’absolu, rien n’est un handicap, cela dépend du mode de vie, et des standards que l’on a, et surtout d’une comparaison avec autrui, ou avec une image idéalisée de soi (il y a peu d’acceptions de ce mot qui se diraient dans une phrase, telle que « je suis handicapé par la gravité de cette planète », ou alors c’est qu’on aspire à voler, mais ça colle donc souvent avec une image idéalisée de soi quand même)… Par conséquent, il est difficile d’établir objectivement ce qui relève du handicap, et probablement impossible de légiférer objectivement à ce sujet.

En cela, il n’y a pas de manière objective de classer dans une case « souhaitable » ou « pas souhaitable » des caractéristiques comme la surdité, la prédisposition au diabète, la couleur de peau, ou même un QI de 180. George Carlin ironisait à propos des mécanismes identitaires sur la base de ce constat (si vous comprenez l’anglais, allez voir ce qu’il en dit : ce monument du stand-up vaut le détour). Il n’y a donc aucune prescription certaine que l’on puisse faire dans ce domaine.

Le cas de la surdité est encore plus intéressant, car si l’on peut considérer la surdité comme un handicap (par comparaison avec les personnes qui peuvent entendre), il y a aussi toute une culture qui a émergé de cet état physique, et notamment une langue des signes extrêmement riche (un peu comme le braille pour les aveugles). Ce n’est d’ailleurs pas qu’une langue utilitaire : il existe de l’art en langue des signes (un exemple ici, ou ici).

Vous l’aurez compris, cette langue est très riche, pleine de subtilités et de jeu de mots (qui ne sont pas auditifs, du coup, documentez-vous sur le sujet, c’est un plaisir cognitif 🙂 ).

Certaines associations de sourds se sont ainsi élevées contre l’implant cochléaire, car, au delà des difficultés techniques, cet implant risquait, au dires des associations, de faire tomber la langue des signes dans l’oubli (en fait, « les » langues des signes, car il y en a plusieurs), et par là-même, la culture de la surdité.

Tout d’abord, analysons cet argument de la langue des signes qui risquerait de disparaître : n’importe quel linguiste aura une fois ou l’autre constaté que des langues disparaissent chaque semaine tragiquement, et d’un certain point de vue, chacune de ces langues est un trésor de l’humanité irrémédiablement perdu… Mais la langue des signes est-elle concernée ?

Probablement pas : quand une langue disparaît, c’est qu’il n’y a plus de moyens de l’apprendre… La langue des signes n’est pas un dialecte parlé par quelques locuteurs n’ayant pas d’enfants et n’ayant pas consigné leur langue par écrit : il existe des manuels, des vidéos sur internet, des gens qui la parlent, et si jamais la surdité devait disparaître de la population humaine, il y aurait toujours la possibilité de faire vivre cette tradition…

Après tout, à notre époque, il existe des amoureux de tradition qui fabriquent des châteaux avec des procédés médiévaux, qui retrouvent des techniques d’escrime à l’ancienne, qui tournent des films en pellicule, qui s’amusent à faire du feu en frottant deux morceaux de bois…. Bref, le monde est plein de vecteurs vivants de traditions diverses : des humains choisissent en conscience d’incarner des savoirs ancestraux, et la conservation et la circulation de l’information grâce à la technologie permettent de sauvegarder plus de savoirs que jamais dans notre histoire…

La culture de la surdité ne disparaîtra probablement pas… Par contre, il peut être douloureux de voir ses repères disparaître, et c’est cette problématique dont je parle dans la vidéo à propos d’un couple qui désirait sélectionner un embryon pour qu’il soit sourd comme ses parents (couple connu pour faire de la surdité une identité, puisqu’ils ont également exigé la reconnaissance légale du nom de leur premier enfant dans la langue des signes, débat très intéressant, d’ailleurs : plus d’infos ici).

Par ailleurs, ne peut-on pas se demander, au delà de la langue des signes, s’il n’y a pas une limite au relativisme ? Il y a évidemment une culture de la surdité, mais à l’épreuve d’un test, une personne sourde ne pourra pas accomplir certaines tâches requérant de l’audition, et n’aura pas ses autres sens améliorés, et si cela arrive, cela ne compensera pas l’absence de capacités auditives… Hélas, nous ne sommes pas dans une BD de chez Marvel Comics, où Daredevil peut se targuer d’être ressorti plus fort de la perte d’un sens… Ce relativisme qui consiste à dire « ce n’est qu’une différence » montre donc très vite ses limites lorsqu’il y a une mise à l’épreuve factuelle… Mais là encore, cette mise à l’épreuve est un peu plus objective qu’un simple jugement personnel, mais elle ne saurait être une base de prescription, pour au moins deux raisons :

  • comme je l’écrivais plus haut, il est impossible d’être objectif quand aux cases dans lesquelles on range ce qui relève du handicap et ce qui relève de l’avantage
  • on ne sait probablement pas tout de la surdité, et au delà des avantages perçus subjectivement par les sourds, on peut aussi imaginer qu’ils auraient des patterns neurologiques différents (peut-être plus de silence mental parce qu’ils ne vocalisent pas autant leur pensée ? peut-être d’autres qualités qu’on ne saurait même pas mesurer aujourd’hui ?)

La bonne nouvelle, au final, c’est que les technologies qui permettent de supprimer la surdité existeront probablement pour des adultes aussi dans l’avenir, et ceux qui souhaitent ne plus être sourds pourront le faire et prendre des choix différents de ceux de leurs parents. Cette question sera par contre plus complexe dans le cas de traits génétiques qui influencent la capacité directe à choisir de changer ou non sa condition…

Supprime-t-on la drépanocytose ?

Connaissez vous la drépanocytose ? Le nom vient du grec drepanon : faucille, car les globules rouges prennent la forme de faucilles, et on appelle cette maladie anémie falciforme… C’est une maladie génétique qui touche surtout les hommes, qu’on pourrait théoriquement éradiquer dans l’avenir grâce à l’édition du génome humain…

Comme cette maladie a des conséquences graves, on peut se dire « chic ! un souci de moins si on arrive à supprimer cette maladie »…

Sauf que voilà, en 1949, par superpositions de cartes géographiques, a émergé l’hypothèse de Haldane qui corrélait paludisme et drépanocytose… Cette hypothèse a été prouvée en 2002, et on sait maintenant qu’il y a une pression évolutive qui favorise la drépanocytose dans des régions où le paludisme fait rage : en gros,  le parasite n’aime pas la version drépanocytaire de l’hémoglobine, ce qui fait de cette maladie une protection génétique contre le paludisme (qui est l’une des plus importantes sources de décès dans le monde).

Alors, supprime-t-on toujours cette maladie génétique ? Bien sûr, on pourra sûrement inventer des solutions autres (comme le fait de modifier génétiquement les moustiques pour qu’ils ne transmettent plus le paludisme, rendant la drépanocytose inutile)… Mais cet exemple est intéressant parce qu’il permet de réfléchir autrement qu’en deux dimensions (effet positif/négatif) aux modifications de notre génome.

Fiabilité des biotechnologies :

Je parle des vaccins dans la vidéo, en présentant cela comme une réussite pour l’humanité… En fait, elle n’est pas encore totale : peut-être que, comme moi, vous avez des proches qui ont été victimes d’effets secondaires de vaccins… Ces effets n’étaient pas toujours prévisibles dans le passé, et ne le sont toujours pas maintenant, mais peut-être que dans l’avenir, grâce au séquençage du génome, qui devient toujours plus performant et moins cher, nous pourrions prévoir les risques d’allergies chez certains profils, et prendre le parti de ne pas vacciner quelqu’un si les effets secondaires ont de grandes chances d’arriver.

Cela apaiserait les angoisses de certaines personnes refusant de vacciner leurs enfants à cause des risques. Il n’est certes pas très rationnel de procéder ainsi, car les chances d’être malade sans vaccin sont très largement supérieures à celles d’un effet secondaire, même bénin. Mais une angoisse reste une angoisse, et à défaut d’exiger que les mouvements anti-vaccins gagnent en rigueur scientifique, on peut espérer que cela leur donnera moins d’éléments pour nourrir leur peur (bref, c’est une manière d’être bienveillant).

Certains pensent aussi que les biotechnologies seront plus sûres que les augmentations synthétiques… Je ne suis pas convaincu de ce fait, car la biologie synthétique est en plein boom, et il est probable que, d’ici quelques années, n’importe qui puisse fabriquer un virus dans un labo maison : il existe déjà des langages informatiques dédiés à la biologie synthétique, qui permettent d’injecter une séquence génétique dans une bactérie e. coli, et certaines séquences de virus dangereux sont déjà trouvables sur internet…

Il n’y a pas forcément de quoi s’inquiéter outre-mesure, cela dit : d’autres moyens de nuisance importants sont disponibles sur internet sans trop d’effort de recherche, sans que notre société ne s’effondre… On peut peut-être en déduire qu’heureusement, l’humain moyen est soit plutôt bienveillant, soit pas assez intelligent et motivé pour faire causer beaucoup de dégâts à ses congénaires.

Vers un usage lucide de cette technologie :

En fait, savoir si oui ou non notre civilisation a recours aux éditions d’embryons dans l’avenir n’est pas la question principale : l’utilisation standardisée de cette technologie est probablement inéluctable. En effet, il y a trop de pays différents pour que cette technologie soit jugulée partout dans le monde, et il est à peu près sûr que si un pays adopte cette pratique de manière standardisée, les autres seront obligés de suivre pour ne pas être en retard économiquement : imaginez le boom économique dans un pays où tout le monde a un QI de 180 ou plus… les échanges seraient fortement déséquilibrés en faveur d’un tel pays si ses concurrents étaient peuplés de gens beaucoup moins intelligents…

Et même dans le cadre d’une prospérité socio-économique mondiale, avec des relations gagnant-gagnant qui nourrissent tous les pays (donc, pas de compétition), il serait possible d’avoir recours à ces technologies à l’étranger et de retourner ensuite dans son pays comme si de rien n’était, et on voit mal un gouvernement empêcher cela ou sanctionner ses citoyens sans tomber dans une forme de totalitarisme aux conséquences dramatiques.

Cette technologie nécessitera sûrement une certaine lucidité dans son usage, dont la pertinence ne tient peut-être pas tant à ce qu’on définit comme trait génétique souhaitable ou non, mais aux valeurs qu’on incarne pendant qu’on y réfléchit : est-ce que je veux avoir recours à ces technologies parce que j’aime mon enfant à venir ? ou alors est-ce que je veux y avoir recours parce que je ne pourrais pas aimer mon enfant sans cela ?

Une semaine très riche pour les robots, les cyborgs, et les intelligences artificielles… (1200 mots ~ 7 minutes)

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Nouvelles « lois de la Robotique », 74 ans après Asimov

Bon allez, commençons par le moins féérique, mais peut-être le plus crucial : un papier répertoriant des règles de fonctionnement des intelligences artificielles du futur a été pondu par une équipe de chercheurs de chez Google Brain, d’Open AI (sous l’égide d’Elon Musk), et des universités de Stanford et Berkeley.

Ce papier (consultable ici) relève plus d’une anticipation d’un monde futur que d’une solution à un problème actuel, mais il est crucial de commencer dès maintenant à voir comment programmer les intelligences artificielles destinées à servir les humains.

Un robot qui deviendrait un organisme avec sa volonté propre serait un cas de figure très particulier, car s’il était conscient, l’obliger à travailler pour nous deviendrait une forme d’esclavage. Mais dans l’avenir, notre société verra probablement des robots qui, à défaut d’être conscients, auront une manière de plus en plus fine et efficiente d’interpréter nos ordres et de travailler pour nous, et c’est bien là que le bât blesse : si un robot avait la possibilité de s’auto-modifier, il pourrait trouver une manière plus économe en énergie pour arriver à son but, sans mesurer les conséquences de son action. On peut parler d’un robot qui ne ferait pas la queue à un guichet, mais c’est un exemple cocasse sans être dramatique : bon, le robot est malpoli, mais c’est pas la mort… Mais on peut aussi penser à cette expérience de pensée, où des philosophes imaginaient une machine très intelligente ayant pour fonction de fabriquer des trombones en masse :  à un moment, la machine décide d’augmenter sa productivité en « faisant de la place », rasant villes et champs, asséchant lacs et océans, brûlant végétation et atmosphère, annihilant humains et animaux : à la fin de cette histoire cauchemardesque, tout ce qui reste de l’humanité, c’est une planète pleine de trombones, dirigée par une machine qui veut maintenant engloutir d’autres planètes pour faire encore plus de trombones…

Bon, ça relève de la dystopie, mais on comprend que le fond du problème est toujours le même : comment guide-t-on une intelligence artificielle pour que ses capacités n’aient pas d’effets secondaires délétères pour la société ? Les questions tiennent en quelques points, notamment :

  • comment faire primer la sécurité des humains sur la mission ? d’ailleurs, des situations de dilemme vont forcément arriver…
  • comment faire une supervision par les humains qui soit fiable, pas trop envahissante pour les humains, et qui assure que la tâche sera effectuée correctement ?
  • comment vérifier que la récompense obtenue par le robot tienne compte des effets secondaires ? par exemple, un robot-livreur doit amener un colis le plus vite possible, mais pas au détriment de la sécurité routière
  • comment faire en sorte que le robot puisse s’adapter aux nouvelles situations ? cette question est la plus passionnante à mon sens, car plus un robot peut s’adapter, plus il risque de pouvoir sortir de son programme de base, ce qui risque encore une fois d’amener à des questions éthiques très complexes

Pour finir, je vous propose de consulter quelques liens externes deux articles de l’excellent magasine Humanoïdes, ici et ici.

Un robot-chien trop mignon et très agile

Il y a de moins en moins besoin de présenter Boston Dynamics, l’entreprise connue pour ses robots chiens et humanoïdes, qui vont probablement devenir extrêmement performants au point de remplacer des manutentionnaires, d’ici une petite décennie.

Cette semaine, la société a révélé au grand public son nouveau robot chien, beaucoup plus silencieux que les précédents modèles, plus léger, et équipé d’un nouveau bras qui permet maintenant d’entrevoir les tâches ménagères que le robot pourrait effectuer dans une maison.

Il est pour l’instant supervisé par un opérateur humain, mais d’ici quelques années, il pourra probablement devenir autonome et abordable, pouvant ainsi aider à l’entretien d’une maison, mais probablement pas à la défense, tant il serait inacceptable, commercialement, qu’une erreur de programmation fasse qu’un robot Boston Dynamics tabasse un postier en le prenant pour un cambrioleur…

Des synapses synthétiques très efficientes

des synapses synthétiques qui pourront peut-être rivaliser avec les nôtres

C’est un truc assez consensuel parmi les scientifiques de tous bords : parmi les objets de l’univers que l’humanité cherche à comprendre, le cerveau humain est l’un des plus complexes…

On peut facilement s’émerveiller devant les capacités de calcul du cerveau, qui deviennent de plus en plus fascinantes au fur et à mesure qu’on essaye de les égaler, qualitativement et quantitativement, en fabriquant des ordinateurs. L’une des particularités du cerveau humain, est qu’il peut traiter un nombre hallucinant d’informations en dépensant très peu d’énergie : là où nos supercalculateurs actuels sont des usines à gaz et consomment des quantités assez dingues d’énergie, notre cerveau se contente d’une dépense énergétique équivalente à celle d’une ampoule de 20 Watts (contre plusieurs millions de Watts pour un calcul équivalent, chez un super-calculateur)… Cette consommation d’énergie réduite s’explique par la structure du cerveau, contenant des neurones communiquant entre eux par des synapses. Une synapse, c’est l’interstice entre deux neurones qui communiquent (par libération de molécules qu’on appelle des neuromédiateurs), et chaque neurone peut facilement en avoir 10 000.

Alors forcément, c’est une grande avancée, révélée à l’université de Pohang en Corée du Sud : en effet, l’équipe a fabriqué des transistors à 144 synapses (bon, c’est bien moins qu’un neurone humain, mais c’est très prometteur).

Ces transistors sont des bijoux de nanotechnologie, et quand on lit le papier, que vous pouvez consulter ici, on voit que c’est très inspiré de la structure des fibres nerveuses. C’est peut-être ce qui explique leur faible consommation par rapport à d’autres technologies (1,23 femtoJoule par événement, donc environ dix fois moins que la consommation moyenne des autres technos).

Alors, les applications dans l’avenir, c’est quoi ? On peut imaginer que ça va booster le marché de l’intelligence artificielle, parce que le problème de la plupart des robots autonomes, c’est qu’ils consomment beaucoup d’énergie pour somme toute pas grand chose en termes de capacité d’action. Cette technologie bénéficiera sûrement de la maîtrise de l’informatique quantique, et ça permettra de faire des robots plus performants. En médecine, ça pourrait aussi aider les personnes victimes d’accidents vasculaires, en synergie avec des thérapies par cellules souches…

Et enfin, on peut raisonnablement penser que ces synapses synthétiques ouvrent la voie aux augmentations : quand nous pourrons remplacer quelques neurones de-ci de-là, par des neurones plus performants que nos neurones d’origine, il deviendra très profitable d’utiliser cette technologie pour augmenter les capacités cognitives des êtres humains, qui régleront alors leurs problèmes plus facilement, et amélioreront leur confort de vie…

Les revenus étant globalement corrélés au QI (même si le QI n’est pas la seule mesure de l’intelligence, loin s’en faut), on peut imaginer que l’accès à ces technologies permettrait de réduire la pauvreté dans le monde en permettant à des humains d’apprendre plus vite, de retenir plus d’informations, et de faire des liens entre ces infos qu’ils n’étaient pas capable de faire auparavant.

On peut imaginer, aussi, qu’une telle technologie va encore augmenter la vitesse des progrès techniques, déjà très rapides à notre époque.